Copper Queens : l’Zambie au carrefour du football féminin africain
Par Kodjo Lawson
« Le score final ne raconte jamais toute l’histoire du continent. »
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1. Contexte historique et macro : d’un brouillon prometteur à une équation non résolue
La Zambie féminine n’est plus une surprise. C’est un fait. Les Copper Queens ont franchi, en moins d’une décennie, des seuils que nombre de nations africaines attendent encore : première participation à une Coupe du Monde (2023, Australie/Nouvelle-Zélande), deux Jeux Olympiques consécutifs (Tokyo 2020, Paris 2024), une troisième place au WAFCON 2022 obtenue aux dépens du Nigeria — un exploit retentissant — et une présence régulière dans le Top 5 du football féminin continental.
Pourtant, au classement FIFA de juin 2026, la Zambie occupe la 65e position mondiale, en baisse d’une place (1 390 points). Un paradoxe apparent qui s’explique par un calendrier chargé et des résultats contrastés : défaite 6-1 face au Brésil en avril 2026 lors des FIFA Series, élimination au premier tour du WAFCON 2026 malgré le meilleur bilan global du groupe C. La trajectory ascendante marque le pas.
Le paradoxe zambien s’inscrit dans une trajectoire que connaissent plusieurs nations africaines : l’éclosion de talents individuels supérieurs à la capacité structurelle du système domestique à les encadrer. Barbra Banda, Racheal Kundananji et Grace Chanda évoluent en NWSL — le championnat le plus exigeant du football féminin mondial —, mais le championnat domestique zambien reste semi-professionnel, sous-financé et dépourvu d’infrastructure adaptée. Les stades principaux, Nkoloma Stadium et Levy Mwanawasa Stadium à Ndola, ne suffisent pas à structurer une filière de formation continue.
Le décès de Bruce Mwape, survenu le 9 juillet 2026 à l’âge de 67 ans à l’hôpital Nchanga South Mine de Chingola après une courte maladie (suspectée d’être un AVC), a jeté une ombre supplémentaire sur l’équipe. L’homme qui avait dirigé les Copper Queens de 2018 à 2025 et qualifié l’équipe à trois WAFCON consécutifs (2018, 2022 et l’édition 2024 disputée en 2025) restait une figure controversée — faisant l’objet d’une enquête FIFA pour inconduite sexuelle lors de la Coupe du Monde 2023 en Nouvelle-Zélande, dénoncée par The Guardian en janvier 2025. Son remplacement par la Suissesse Nora Häuptle, effective depuis le 14 janvier 2025, a marqué un tournant, mais la transition sportive n’est pas encore aboutie.
L’égalité salariale entre joueurs masculins et féminins, instaurée par la FAZ en collaboration avec la Zambia Union of Footballers and Allied Workers Union, fait figure d’exception sur le continent et mérite d’être saluée. Mais cette avancée sociale ne suffit pas à masquer les lacunes structurelles : manque d’infrastructures, sponsorings limités, programmes de développement des clubs quasi inexistants.
2. Breakdown tactique et data : le WAFCON 2026 comme laboratoire paradoxal
Le WAFCON 2026 au Maroc a offert le cas d’école le plus étrange de l’histoire récente du football féminin africain. Les Copper Queens ont été éliminées au premier tour malgré le meilleur bilan statistique du groupe C : 6 points, 8 buts marqués, seulement 2 encaissés (différence de buts +6, la meilleure des trois équipes qualifiées). Yet, elles sont rentrées à la maison.
Le scénario :
Les trois équipes (Nigeria, Malawi, Zambie) ont terminé à 6 points. Le règlement CAF a décomposé le mini-classement des matches directs entre les trois équipes concernées : points identiques (3 chacun), différence de buts identique (0 pour chacune). Le critère décisif fut le nombre de buts marqués en confrontations directes : Malawi en a inscrit 4, le Nigeria 3, la Zambie seulement 2. Conséquence : la Zambie, meilleure attaque et meilleure défense du groupe toutes matches confondus, est éliminée.
Cette élimination prive la Zambie de qualification pour la Coupe du Monde féminine 2027 via la voie WAFCON. Un coup dur pour une génération qui avait ouvert le bal en 2023.
Lecture tactique :
Le système de Nora Häuptle repose sur un bloc 4-2-3-1 avec Banda en pointe pivot, Kundananji et Chanda en milieux offensifs/animeaux. La construction se fait majoritairement par les flancs, avec un fort déséquilibre gauche — Kundananji dégageant une capacité de progression balle au pied remarquable (données NWSL 2025 : plus de 1 800 minutes, 4 buts, devenue la meilleure buteuse de l’histoire de Bay FC).
Face au Nigeria (défaite 1-0), les Copper Queens ont subi le pressing haut des Super Falcons sans parvenir à sortir proprement le ballon. Asisat Oshoala a puni un marquage léger dès la 8e minute, et la Zambie n’a jamais retrouvé son tempo. PPDA (passes par action défensive adverse) estimé à 11,2 contre 8,4 lors du 6-0 face à l’Égypte — un indicateur clair de l’incapacité à exfiltrer la pression nigériane.
Face à l’Égypte (6-0), la Zambie a déployé un football de transition rapide, 14 corners obtenus, 5 passes décisives clés de Rose Kadzere (record du match). Un match de domination totale qui, paradoxalement, a contribué à l’élimination : le +6 en différence de buts globale n’a pas compté dans le critère de départage CAF.
Face au Malawi (2-1), la rencontre la plus tendue. Tabitha Chawinga a equalisé en 72e minute après avoir débordé Lushomo Mweemba sur une balle longue. La Zambie a gagné mais sans marge suffisante — Chawinga et Simwaka ont créé au moins deux occasions franches qui auraient pu modifier l’équation.
3. Analyse individuelle : le trio Banda-Kundananji-Chanda et les limites de la dépendance
Barbra Banda — La capitaine au sommet, mais isolée
69 sélections, 64 buts. À 26 ans (née le 20 mars 2000), Banda est déjà la meilleure buteuse de l’histoire de la sélection zambienne. En NWSL avec Orlando Pride, elle a marqué 25 buts en 43 matches depuis son arrivée en 2024. En 2025, elle a établi le record du triplé le plus rapide de l’histoire de la ligue (38 minutes contre Utah Royals). Sa blessure à l’adducteur de la hanche en août 2025 face à Kansas City l’a écartée plusieurs mois, mais elle est revenue en force en 2026 : 8 buts en 15 appearances, nommée dans l’équipe-type du mois de mars.
Banda est une attaquante complète : vitesse (anciennement boxeuse amateur aux JO 2020, ce qui lui confère une puissance du haut du corps rare en football féminin), finition, capacité à jouer dos au but. Son but contre l’Allemagne (n°2 mondial à l’époque) en amical — victoire 3-2 avec doublé — reste dans les mémoires. Mais au WAFCON 2026, elle a été souvent isolée devant, sans support créatif suffisant face aux blocs bas nigérian et malawite.
Racheal Kundananji — De soudeuse à star NWSL
Née le 3 juin 2000, Kundananji a travaillé comme soudeuse dans les mines de Konkola Copper Mines avant de percer au Konkola Queens, puis Indeni Roses (18 buts en 18 matches en 2018). Passage par le Kazakhstan (BIIK Kazygurt), l’Espagne (SD Eibar), Madrid CFF, puis Bay FC en NWSL en 2024, où elle est devenue la meilleure buteuse de l’histoire du club.
33 buts internationaux. Neuf buts en 2025 seul. Quatre buts en deux matches de qualification WAFCON contre la Namibie. Kundananji est une ailière gauche capable de rejouer en milieu offensif — profil rare sur le continent. Son xG par 90 en NWSL 2025 (0,38) la place parmi les attaquantes les plus efficaces de la ligue.
Mais sa relation avec Banda en sélection reste irrégulière : trop souvent, les deux évoluent dans les mêmes espaces plutôt que de s’articuler. Le schéma Häuptle n’a pas encore résolu ce dilemme.
Grace Chanda — La playmaker en quête de cadre
Née le 11 juin 1997, Chanda a rejoint Orlando Pride en 2025 puis évolue désormais au Querétaro en Liga MX Femenil (source : Wikipedia). Milieu offensive de petite taille (1,60 m, 54 kg), elle est la métronome de la sélection. Sa vision du jeu, sa capacité à trouver des espaces entre les lignes adverses et son jeu de passe en font la pièce créative par excellence.
Mais le contexte compte : Chanda a été écartée du WAFCON 2022 à cause d’un dépassement du seuil de testostérone fixé par les régulations CAF — un épisode qui a soulevé des questions sur les critères d’éligibilité et la science derrière ces seuils, critiqués par de nombreuses instances médicales internationales.
Autres pièces : Prisca Chilufya (Angel City FC, NWSL), Ireen Lungu, Avell Chitundu
Chilufya, qui évolue à Angel City FC, a marqué contre le Malawi au WAFCON 2026. Lungu et Chitundu apportent une profondeur de banc que la Zambie n’avait pas il y a cinq ans. La défense centrale, menée par Lushomo Mweemba, reste le point faible structurel — exposé contre le Brésil (6-1) et même face au Malawi sur le but de Chawinga.
4. Projection et enjeux : la fenêtre 2027-2028 et le risque de décrochage
L’élimination du WAFCON 2026 ferme la porte de la Coupe du Monde 2027. C’est un coup d’arrêt net pour une génération qui avait réussi l’exploit de se qualifier pour l’édition 2023 et d’y remporter une victoire historique contre le Costa Rica (3-1, but de Mweemba devenant le 1000e but de l’histoire de la Coupe du Monde féminine).
Les enjeux immédiats :
1. Stabilité du staff technique — Nora Häuptle a hérité d’une équipe en transition post-Mwape. Son contrat de trois ans (jusqu’en 2028) doit lui donner le temps de reconstruire, mais la pression de la FAZ sera forte si les résultats amicaux ne s’améliorent pas. Sa défaite 5-0 contre le Nigeria en quart de finale du WAFCON 2024 (joué en 2025) et l’élimination prématurée de 2026 peseront.
2. Vieillissement du noyau — Banda (26 ans), Kundananji (26 ans) et Chanda (29 ans) sont dans leur prime, mais aucune relève de même niveau n’est visible dans le championnat domestique. Les académies féminines sont quasi inexistantes en Zambie, et les clubs semi-pro ne produisent pas le volume de joueuses nécessaire.
3. Le championnat domestique — La FA Women’s Super League zambienne existe mais reste sous-exposée. Les clubs (Green Buffaloes, ZANACO, Red Arrows, ZESCO Ndola Girls) sont des structures d’entreprise ou militaires, sans budgets marketing ni programmes de développement structurés. Le déficit d’infrastructure (terrains, centres d’entraînement, staffs qualifiés) limite la progression locale.
4. La question des réglements d’éligibilité CAF — Les seuils de testostérone appliqués à Chanda en 2022 ont été dénoncés par des experts médicaux. La CAF doit clarifier son cadre pour éviter de priver le football africain de talents légitimes sous des critères scientifiquement contestés.
Projection 2027-2028 : Sans qualification mondiale, la Zambie risque de perdre en visibilité internationale, ce qui impacte les transferts NWSL et européens de ses joueuses. La fenêtre des Jeux Olympiques 2028 (Los Angeles) devient le prochain objectif majeur. Pour s’y qualifier, les Copper Queens devront terminer sur le podium du WAFCON 2028 — un défi qui exige une reconstruction tactique et un investissement structurel dès maintenant.
5. Conclusion et recommandation
Les Copper Queens ne sont pas en crise. Elles sont à un carrefour. Le talent individuel — Banda, Kundananji, Chanda — est de niveau mondial. La structure collective et l’écosystème domestique sont de niveau semi-professionnel. C’est ce décalage qui condamne la Zambie à des performances irrégulières : capable de battre l’Allemagne en amical, incapable de franchir le premier tour du WAFCON 2026.
Recommandations concrètes :
1. À la FAZ : investir dans un centre national de formation féminine à Lusaka ou Ndola, sur le modèle de Right to Dream (Ghana), avec financement mixte public-privé. Budget cible : 500 000 USD/an minimum pour produire 30 joueuses de niveau international par promotion.
2. À la CAF : réviser les critères de départage des groupes au WAFCON. La règle des buts marqués en confrontations directes, sans tenir compte de la différence de buts globale, a pénalisé la meilleure équipe statistique du groupe. Une harmonisation avec les critères FIFA (différence de buts globale prioritaire) est nécessaire.
3. Aux scouts NWSL et européens : au-delà du trio Banda-Kundananji-Chanda, surveiller Prisca Chilufya (Angel City), Ireen Lungu et la jeune défenseuse Lushomo Mweemba (23 ans), dont le profil athlétique et la gauche precise intéresseront les clubs de Bundesliga ou D1 Arkema.
4. À Nora Häuptle : résoudre la cohabitation tactique Banda-Kundananji. Deux attaquantes de classe mondiale dans le même XI ne suffisent pas si les schémas les placent en concurrence spatiale. Un 4-3-3 avec Kundananji ailier gauche et Banda en axis, Chanda en numéro 10, mérite d’être testé sur le long terme.
Le talent zambien existe. La structure ne suit pas encore. C’est le story de tout le football africain — mais la Zambie a les ressources humaines pour le résoudre plus vite que d’autres, à condition de s’y atteler maintenant.
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— Kodjo Lawson, correspondant BBC Africa / ESPN | Newsletter African Pitch Intelligence | Lomé · Dakar · Londres



