Lionnes de l’Atlas : le Maroc féminin à l’aube d’un couronnement continental
Par Kodjo Lawson
Quatre ans. Trois WAFCON organisés à domicile. Deux finales perdues. Le Maroc féminin n’est plus un projet — c’est une machine industrielle qui cherche sa dernière vis. Et cette vis, c’est un titre.
—
1. Contexte historique et macro : d’invisible à incontournable
Le 19 mars 1998, le Maroc disputait son premier match international féminin à Rabat. Défaite 3-0 contre l’Afrique du Sud. Personne ne s’en souvient, parce que personne n’était là. Le football féminin marocain était alors ce qu’il était partout en Afrique du Nord : une curiosité administrative, un sous-produit de fédérations concentrées sur le foot masculin.
Il faudra attendre vingt-quatre ans pour que cette trajectoire bascule.
En 2020, la Fédération Royale Marocaine de Football (FRMF) lance une offensive structurelle sans précédent sur le continent : création d’une ligue professionnelle féminine, investissement annuel estimé à 65 millions de dollars, déploiement d’académies de jeunes, et construction d’un parcours de développement clair du grassroots vers l’élite. Le Complexe Mohammed VI à Rabat — déjà considéré comme le centre d’entraînement le plus avancé d’Afrique — devient le hub opérationnel de cette transformation.
Les résultats sont immédiats.
2022 : Le Maroc, pays hôte, atteint la finale du WAFCON pour la première fois de son histoire. Devant 50 000 spectateurs au Stade Prince Moulay Abdellah, les Lionnes s’inclinent 2-1 face à l’Afrique du Sud de Hildah Magaia. La défaite est amère, mais le signal est envoyé : le Maroc féminin existe.
2023 : Première participation à une Coupe du Monde féminine. Les Lionnes atteignent les huitièmes de finale. Nouhaila Benzina devient la première joueuse à porter le hijab dans un tournoi de la FIFA. C’est un acte footballistique et politique d’une portée considérable.
2025 (WAFCON 2024, disputé en juillet 2025) : Deuxième finale consécutive, à domicile. Le Nigeria, ten-time champion, renverse le Maroc 3-2 dans un match de folie au Stade Olympique de Rabat. Ghizlane Chebbak, capitaine, marque son cinquième but du tournoi. Le trophée file encore une fois entre les doigts marocains.
2026 : Troisième WAFCON consécutif organisé par le Maroc (26 juillet – 16 août). Seize équipes, quatre groupes, quatre places qualificatives pour la Coupe du Monde féminine 2027 au Brésil. Le Maroc, dans le Groupe A (Algérie, Sénégal, Kenya), a déjà validé son ticket pour les demi-finales en éliminant l’Afrique du Sud 2-1 en quart de finale — revanche de 2022.
Au classement FIFA féminin de juin 2026, le Maroc pointe à la 64e position mondiale (1 402 points), en recul de deux places. Quatrième nation africaine derrière le Nigeria (36e), l’Afrique du Sud (58e) et le Ghana (60e). Le classement ne reflète pas la dynamique réelle : le Maroc est la seule nation africaine à avoir atteint les deux dernières finales du WAFCON. Le classement FIFA pâtit de calendriers amicaux moins chargés que ses concurrents. La réalité du terrain, elle, est sans appel.
—
2. Breakdown tactique et data : l’identité Vilda
Jorge Vilda. L’homme est espagnol, il a dirigé l’équipe nationale féminine espagnole jusqu’en 2023. Il débarque au Maroc avec une philosophie claire : possession contrôlée, transition rapide, largeur exploitée par les pistons. Le modèle est identifiable au premier coup d’œil.
Système de base : 4-2-3-1 qui peut muter en 4-3-3 en phase de possession. Ghizlane Chebbak évolue en numéro 10 libre, avec licence à déserter son couloir pour venir chercher le ballon dans les demi-espaces. Les deux milieux défensifs (souvent Élodie Nakkach et Yasmin M’Rabet) assurent la répartition et le premier ride de pression.
Possession : Lors de la finale WAFCON 2025 perdue contre le Nigeria, le Maroc a détenu 46% de la possession. Ce chiffre est trompeur : contre des adversaires du même calibre continental (Sénégal, Algérie, Kenya en phase de groupes 2026), la possession marocaine grimpe régulièrement au-delà de 60%. Le problème n’est pas de garder le ballon. C’est de le garder contre les Super Falcons, qui compensent leur infériorité numérique au milieu par une pressing haut dévastateur.
PPDA (Passes Per Defensive Action) : Les données publiques exactes ne sont pas disponibles pour l’ensemble du WAFCON, mais les observations terrain indiquent un PPDA moyen autour de 10-12 en phase de groupes (pressing modéré) qui descend à 7-8 en élimination directe. Vilda demande à son bloc de serrer les lignes en bloc médian, puis de déclencher un pressing situationnel sur les sorties de balle adverses.
Transition offensive : C’est la véritable arme marocaine. Sakina Ouzraoui, sur l’aile droite, est une spécialiste du carrier progressif — elle prend le ballon profond dans son camp et remonte le terrain en un contre. Son but contre l’Afrique du Sud en quart de finale 2026 (31e minute) est l’illustration parfaite : récupération, transmission, appel dans le dos, finish. Trois passes, quatre secondes.
Faiblesse structurelle : Le Maroc concède trop sur coups de pied arrêtés. Sur les cinq buts encaissés lors des deux finales WAFCON (2022 et 2025), trois sont venus de phases statiques ou de secondes balles. C’est un défaut de concentration collective sur les duels aériens dans la surface, pas un problème individuel.
—
3. Analyse individuelle : les pièces maîtresses
Ghizlane Chebbak — La capitaine, l’icône
Née le 22 février 1990 à Casablanca. Fille de Larbi Chebbak, international marocain des années 1970. Elle a hérité de sa technique et forgé la sienne dans les rues de Casablanca, où elle jouait avec les garçons avant d’intégrer le football senior féminin à 13 ans. Sélectionnée à 17 ans.
Aujourd’hui, Chebbak est la joueuse la plus décorée du football féminin marocain. Meilleure joueuse du tournoi WAFCON 2022. Meilleure buteuse du WAFCON 2025 (5 buts). African Women’s Player of the Year 2025 — la première Marocaine à recevoir cette distinction. FIFPRO Best XI 2025 — première Marocaine et deuxième Africaine de l’histoire dans ce onze.
Son profil : numéro 10 classique, vision périphérique exceptionnelle, qualité de dernière passe élite. Elle a la capacité rare de ralentir le jeu au moment exact où tout le monde accélère. Son ratio buts/passes décisives en sélection (les chiffres exacts ne sont pas publics, mais les observations terrain indiquent une moyenne de 0,7 but ou passe décisive par match sur les deux derniers WAFCON) la place dans la catégorie des playmakers qui marquent.
À 36 ans, le WAFCON 2026 pourrait être son dernier grand tournoi. Chaque match est une leçon de football.
Sakina Ouzraoui — L’arme de rupture
Ailière droite, vitesse pure, capacité de dribble dans des espaces réduits. Son but contre l’Afrique du Sud en quart de finale 2026 a scellé la qualification marocaine pour les demi-finales et la Coupe du Monde 2027. Elle représente la nouvelle génération : formée au Maroc, polie par le système Vilda, elle incarne la transition entre l’ère Chebbak et ce qui vient après.
Ibtissam Jraidi — La finisseuse
Avant-centre, profil de buteuse pure. Présente dans les deux derniers WAFCON, elle apporte la profondeur que Chebbak cherche avec ses passes. Son mouvement dans la surface est de qualité internationale : appels dans le dos, démarquage court, finition au premier poteau. Elle est la complémentaire idéale dans un système où la création vient du milieu et des ailes.
Nesryne El Chad — La muraille
Défenseuse centrale. Jeune, athlétique, lecture de jeu au-dessus de la moyenne continentale. Elle a été alignée face à des attaquantes de calibre mondial (Oshoala, Kgatlana) et n’a jamais reculé. Son duel aérien est son point fort — précieux dans une équipe qui concède sur coups de pied arrêtés. Elle représente l’avenir défensif du Maroc.
Nouhaila Benzina — Le symbole
Défenseuse latérale. Première joueuse de l’histoire à porter le hijab en Coupe du Monde féminine (2023). Au-delà du symbole — qui a une portée réelle pour des millions de jeunes filles africaines et arabes — Benzina est une latérale solide, fiable dans le duel, et capable de déborder en phase offensive. Sa présence a forcé la FIFA à adapter son règlement sur les couvre-chefs. C’est un changement de règlement induit par une performeuse.
Kautar Azraf — Le futur
Jeune joueuse formée à La Masia (Barcelue). Première convocation en équipe nationale senior pour le WAFCON 2026. Elle n’a pas encore le temps de jeu de ses aînées, mais son profil technique — gauchère, vision du jeu, facilité sous pression — la désigne comme la prochaine pièce du projet marocain. Vilda l’intègre progressivement, ce qui est la bonne décision.
—
4. Projection et enjeux : la fenêtre se ferme
Le Maroc féminin se trouve dans une position fascinante : trois WAFCON à domicile, deux finales perdues, une troisième opportunité en cours. Cette répétition crée une pression double. D’un côté, l’avantage du terrain est réel — infrastructures, soutien public, logistique maîtrisée. De l’autre, chaque échec accumulé transforme l’attente en fardeau.
Enjeu immédiat — WAFCON 2026 : Le Maroc est en demi-finales. Une victoire en demie qualifierait les Lionnes pour leur troisième finale consécutive et garantirait une place pour la Coupe du Monde 2027 au Brésil. Les quatre demi-finalistes du WAFCON 2026 obtiennent leur billet direct pour le Brésil. C’est l’objectif minimal. Le trophée est l’objectif réel.
Enjeu structurel — L’après-Chebbak : Ghizlane Chebbak a 36 ans. Son départ — retraite ou retrait progressif — ouvrira un vide créatif que personne, dans l’effectif actuel, ne peut combler à court terme. Le staff Vilda doit accélérer la transition : donner du temps de jeu à M’Rabet et Nakkach comme relayeuses créatives, et intégrer des profils comme Azraf pour diversifier les sources d’inspiration offensive.
Enjeu continental — Le Nigeria comme référence : Les Super Falcons restent le benchmark. Dix titres WAFCON. Le Maroc les a affrontés en finale en 2025 et a perdu 3-2. L’écart n’est plus structurel — il est mental. Le Nigeria sait gagner ces matchs. Le Maroc doit encore apprendre. La seule façon de combler cet écart est de gagner un titre. Un seul. Le reste suivra.
Enjeu économique — Valoriser l’investissement : 65 millions de dollars annuels, c’est un investissement considérable pour le football féminin africain. Mais sans titre majeur, le retour sur investissement restera symbolique. Un trophée WAFCON débloquerait des partenariats sponsoriaux supérieurs, une médiatisation accrue du championnat domestique (actuellement dominé par l’ASFAR et son 13e titre en 2025-26), et une attractivité renforcée pour les joueuses de la diaspora marocaine évoluant en Europe.
Enjeu de gouvernance — La question du coaching féminin : Le WAFCON 2026 compte quatre entraîneuses sur seize sélections (25%). Le Maroc, lui, a fait le choix d’un profil masculin espagnol de haut niveau. C’est un choix pragmatique — Vilda a gagné la Coupe du Monde 2023 avec l’Espagne. Mais la FRMF doit aussi investir dans la formation d’entraîneuses locales. Lamia Boumehdi, ancienne sélectionneuse des U20 marocaines et vainqueur de la Ligue des Champions féminine CAF 2024 avec le TP Mazembe, est le modèle à suivre. La FRMF doit créer un pipeline d’entraîneuses marocaines de niveau continental.
—
5. Conclusion + recommandation
Le Maroc féminin n’est plus une surprise. C’est une puissance continentale en construction, dotée d’infrastructures de classe mondiale, d’un investissement fédéral sans précédent, et d’une génération de joueuses — menée par Ghizlane Chebbak — qui a changé la perception du football féminin en Afrique du Nord et au-delà.
Mais le manque de titre majeur devient la seule statistique qui compte. Deux finales perdues, c’est deux leçons apprises. Une troisième, ce serait un échec difficile à rationaliser.
Recommandation concrète à la FRMF :
1. Geler le projet sportif jusqu’en 2027. Vilda, son staff et son noyau doivent rester stables. Aucune révolution tactique n’est nécessaire — juste de la continuité et de la concentration sur les phases statiques défensives.
2. Lancer un programme de transition Chebbak. Identifier deux playmakers de replacement d’ici 2028, dont une issue du championnat domestique. Le vide créatif post-Chebbak est le risque numéro un.
3. Créer un programme d’entraîneuses. Financer la formation UEFA A et UEFA Pro pour cinq entraîneuses marocaines d’ici 2028, avec obligation de stage en club européen. Lamia Boumehdi doit être le modèle, pas l’exception.
4. Médiatiser le championnat domestique. L’ASFAR domine (13 titres), mais la compétition doit être visible — diffusion, droits TV, marketing. Sans visibilité, le pipeline de talents se tarit.
Le continent regarde Rabat. Les Lionnes de l’Atlas sont à une victoire de l’histoire. Il ne leur manque qu’un trophée pour transformer un projet en dynastie.
—
— Kodjo Lawson, correspondant BBC Africa / ESPN | Newsletter African Pitch Intelligence | Lomé · Dakar · Londres



