Côte d’Ivoire, Éléphantes : le réveil après douze ans d’absence

Côte d’Ivoire féminine : les Éléphantes n’ont plus peur du grand bain africain

Kodjo Lawson à l’antenne. Je prends le sujet, je creuse les données, je vous reviens avec un papier structuré. Voici mon analyse :

1. Contexte historique et macro : douze ans d’absence, un retour qui claque

Quand on parle de football ivoirien, le cerveau associe automatiquement Drogba, Touré, Zaha, Adingra — la vitrine masculine. Le football féminin ivoirien, lui, a longtemps vécu dans l’ombre portée des Éléphants. Et pourtant, l’histoire des Éléphantes mérite qu’on s’y attarde, car elle épouse toutes les contradictions du football féminin ouest-africain : du talent brut, des infrastructures précaires, une fédération tantôt volontariste, tantôt absente, et des joueuses qui se battent pour exister sur un terrain qui ne leur a jamais été pleinement destiné.

La Côte d’Ivoire féminine compte quatre participations à la Coupe d’Afrique des Nations Féminine (WAFCON) : 2010, 2012, 2014 et 2026. Le point d’orgue reste 2014, quand les Éléphantes grimpent sur la troisième marche du podium continental. C’est l’âge d’or — bref, intense, jamais renouvelé. Entre 2014 et 2026, douze années de désert tournamentiel. Douze ans pendant lesquelles la sélection stagne, les joueuses partent s’expatrier ou raccrochent, et le championnat domestique tente de survivre avec les moyens du bord.

Au classement FIFA de juin 2026, la Côte d’Ivoire pointe à la 72e position mondiale et 7e africaine. Ce rang, modeste en apparence, masque une dynamique : les Éléphantes viennent de remporter les FIFA Series 2026 à domicile (un tournoi amical incluant Mauritanie, Pakistan et Turks & Caicos, ponctué par un score fleuve de 15-1 contre ces dernières), et surtout, elles se sont qualifiées pour le WAFCON 2026 — leur première apparition en douze ans. Le contexte de cette qualification mérite qu’on le précise : les Ivoiriennes avaient initialement été éliminées par le Sénégal aux tirs au but lors du tour qualificatif (match aller-retour 0-0, séance de penalties perdue). Elles n’ont été repêchées qu’après la décision de la CAF d’élargir le tournoi de 12 à 16 équipes, bénéficiant de leur classement FIFA supérieur à d’autres candidates. Un coup de poker institutionnel, mais que les Éléphantes ont transformé en légitimité sportive sur le terrain au Maroc.

Le championnat domestique, lui, tourne. La Ligue 1 Féminine ivoirienne a vu l’ASEC Mimosas remporter le titre deux saisons d’affilée, devant le Stade d’Abidjan et le FC San Pedro. Trois clubs ivoiriens figurent dans le classement continental des clubs africains (ASEC 15e, Stade d’Abidjan 42e, San Pedro 60e). C’est maigre comparé au Nigeria ou à l’Afrique du Sud, mais la structure existe. Le problème, comme souvent en Afrique de l’Ouest, n’est pas l’absence de compétition — c’est l’absence de moyens cohérents pour la rendre performante.

2. Breakdown tactique et data : le projet Pedros en construction

Reynald Pedros. C’est le nom qu’il faut retenir. Ancien international français (49 sélections entre 1996 et 2002), passé par Lyon, Marseille, Bastia — un technicien de la génération post-1998 qui a construit sa réputation d’entraîneur dans le football féminin français, notamment à l’Olympique Lyonnais féminin (double championnat national 2018-2019). En janvier 2025, il prend les rênes des Éléphantes, remplaçant Clémentine Touré. Il est accompagné d’Éric Garcin, son adjoint de longue date — la paire avait déjà collaboré à la tête de la sélection féminine française.

Le projet Pedros s’articule autour de trois principes lisibles sur le terrain au WAFCON 2026 :

Premier principe : un bloc défensif compact, orienté vers le bas-block. Les Éléphantes ne pressent pas haut. Sur les trois matchs de poule (Burkina Faso, Afrique du Sud, Tanzanie), la ligne défensive est restée à environ 35-40 mètres de son but, laissant l’initiative du jeu à l’adversaire pour mieux exploiter les transitions. C’est un choix pragmatique pour une équipe qui manque de rythme international compétitif depuis douze ans. Les données d’ESPN sur le quart de finale contre l’Algérie le confirment : 54 fautes commises par la Côte d’Ivoire contre 50 pour l’adversaire, un chiffre élevé qui traduit un jeu de rupture, pas de possession.

Deuxième principe : utilisation des couloirs et jeu direct vers les attaquantes. Le 4-1 contre le Burkina Faso en match d’ouverture est révélateur : quatre buts inscrits sur des actions rapides, peu de constructions longues. Rebecca Elloh ouvre le score sur penalty dès la 7e minute. Inès Konan double la mise à la 16e puis à la 23e — deux finitions cliniques, pas des chefs-d’œuvre tactiques. La receveuse Nsira Ouédraogo ajoute le quatrième à la 56e. Score final : 4-1. Efficace, pas élégant. Mais le football africain féminin ne récompense pas l’esthétique — il récompense l’efficacité.

Troisième principe : la gestion du tempo. Le match nul 2-2 contre l’Afrique du Sud (57e mondiale, 2e africain) est le match de la maturité. Les Banyana Banyana mènent 2-0 avant que Grace Sery ne réduise l’écart à la 18e minute — puis égalise à la 36e. Tenir 2-2 contre une équipe qui a remporté le WAFCON 2022 et qui reste classée parmi les meilleures du continent, c’est un signal. Les Éléphantes ont concédé un but à la 90+9e minute de Thembi Kgatlana, ce qui coûte la victoire, mais la performance d’ensemble montre une équipe qui ne se démonte pas face à un adversaire supérieur sur le papier.

La différence de buts en phase de poule : +3 (7 buts marqués, 4 encaissés en trois matchs). C’est positif. La moyenne de 2,33 buts marqués par match, 1,33 encaissés. Pour une équipe qui revenait de nulle part, c’est cohérent avec un projet en phase d’installation.

3. Analyse individuelle : la génération Konan-Elloh-Ouédraogo

Inès Konan — La révélation du tournoi pour la Côte d’Ivoire. Attaquante, finisseuse, capable de marquer dans le jeu et sur penalty (double contre le Burkina Faso, but sur penalty contre la Tanzanie, ouverture du score contre l’Algérie en quart). Konan a été la principale artificière des Éléphantes au WAFCON 2026, impliquée directement sur la moitié des buts ivoiriens en poule. Son profil : attaquante mobile, bon timing de course, excellente dans les espaces inter-lignes. Elle n’est pas la plus rapide du continent, mais sa lecture du jeu compensait. Le fait qu’elle ait marqué sur penalty à plusieurs reprises indique qu’elle est la désignée — une responsabilité qui ne s’improvise pas.

Rebecca Elloh — L’ailière qui ouvre les espaces. But sur penalty contre le Burkina Faso à la 7e minute, c’est elle qui débloque le match. Son rôle est clair : étirer la défense adverse, créer des duels sur le flanc, et alimenter Konan dans la surface. Elle est moins prolifique que Konan mais elle est la première brique offensive du dispositif de Pedros.

Nsira Ouédraogo — Mentionnée également sous le nom de Safi Ouédraogo dans certaines sources. But contre le Burkina Faso (56e), but contre la Tanzanie. Profil d’avant-centre physique, capable de faire le dos au but et de fixer les défenseurs centraux. Sa présence dans la surface permet à Konan de se placer en second rideau. Le duo Konan-Ouédraogo fonctionne en complémentarité — l’une est la finisseuse, l’autre le pivot.

Grace Sery — Le deux buts contre l’Afrique du Sud. Sery est la joueuse des grands moments : quand les Éléphantes étaient menées 2-0 par les championnes 2022, c’est elle qui a réduit l’écart puis égalisé. Profil de milieu offensive ou deuxième attaquante, elle a la capacité de frapper de loin et de se présenter dans la surface sur les phases de construction. C’est la joueuse qui donne de la profondeur à l’animation offensive.

Ami Diallo — Le nom à retenir au-delà du WAFCON. Diallo figurait parmi les trois finalistes du CAF Awards 2025 dans la catégorie Meilleure Joueuse Interclubs — un signal fort pour le football féminin ivoirien, même si le trophée est revenu à la Marocaine Sanaa Mssoudy. Diallo est l’une des principales artificières des Éléphantes et représente le lien entre le championnat domestique et la sélection.

Bernadette Amani — La plaque tournante du milieu de terrain. Milieu défensif ou central, elle combine impact physique et intelligence tactique. Sa capacité à ratisser les ballons et couper les lignes de passe, doublée d’une qualité de relance remarquable, en fait le poumon de l’équipe. Dans un système où les Éléphantes laissent l’initiative à l’adversaire, Amani est la première rampe de lancement des transitions.

Cynthia Djohoré — La capitaine. Née à Gagnoa en décembre 1987, ancienne joueuse de volley-ball reconvertie au football. Gardienne de but, elle a évolué dans le championnat turc. Son parcours incarne les difficultés du football féminin ivoirien : elle a été un temps écartée du regroupement pour avoir publiquement dénoncé les conditions difficiles du football féminin national. Son retour en sélection, sa présence dans le groupe au WAFCON 2026, est un signal de normalisation — mais le combat qu’elle a mené rappelle que les Éléphantes jouent encore avec des contraintes que leurs homologues nigérianes, sud-africaines ou marocaines ne subissent plus.

4. Projection et enjeux : du WAFCON au long-terme

Le quart de finale contre l’Algérie (défaite 1-2, le 8 août 2026 à Casablanca) a sonné la fin du parcours ivoirien au WAFCON 2026. Menant 1-0 à la mi-temps grâce à Inès Konan, les Éléphantes ont craqué en seconde période, l’Algérie renversant le score par l’intermédiaire de Bou Saada et Belkacemi. C’est une défaite qui fait mal — un quart de finale que la Côte d’Ivoire avait en main pendant 45 minutes. Mais c’est aussi une défaire qui trace une feuille de route : l’écart entre le niveau des Éléphantes et le top 4 africain (Nigeria, Afrique du Sud, Maroc, Algérie) existe, mais il n’est pas insurmontable.

Trois enjeux se dessinent pour la suite :

Enjeu 1 — La consolidation du championnat domestique. L’ASEC Mimosas domine la Ligue 1 Féminine, mais la compétition manque de densité. Trois clubs ivoiriens présents dans le classement continental, c’est un début, mais le Nigeria en aligne dix. La fédération ivoirienne doit investir dans la féminisation des structures de formation — pas seulement à Abidjan, mais dans les régions (San Pedro, Bouaké, Yamoussoukro). Le talent existe, il faut le capter plus tôt.

Enjeu 2 — Le maintien de Pedros et la continuité du projet. Les sélectionneurs étrangers en Afrique féminine ont un taux de rotation élevé. Pedros a signé en janvier 2025, a qualifié son équipe au WAFCON (même par repêchage), a atteint les quarts, a remporté les FIFA Series. Son bilan est positif. La FIF doit le garder et lui donner les moyens d’un projet à 4 ans — jusqu’au WAFCON 2030 et potentiellement les qualifications pour la Coupe du Monde 2031. La continuité technique est le seul chemin vers la performance durable.

Enjeu 3 — L’export des joueuses vers les championnats européens. Inès Konan, Grace Sery, Nsira Ouédraogo ont montré au WAFCON qu’elles ont le niveau pour évoluer dans des championnats européens de milieu de tableau (D2 française, Bundesliga 2, Damallsvenskan, championnat belge). L’export n’est pas une trahison du football local — c’est un accélérateur. Regardez le Nigeria : ses meilleures joueuses sont toutes en Europe, et la sélection en bénéficie. La Côte d’Ivoire doit faciliter les transferts de ses internationales, pas les retenir.

5. Conclusion et recommandation concrète

Les Éléphantes de Côte d’Ivoire ont prouvé au WAFCON 2026 qu’elles méritaient leur place parmi les huit meilleures sélections africaines. Le parcours (première de la poule B, 7 buts marqués, élimination en quart contre une Algérie plus expérimentée) dépasse les attentes minimales qu’on pouvait avoir pour une équipe repêchée et absente du tournoi depuis douze ans. Reynald Pedros a installé un collectif cohérent, Inès Konan s’est imposée comme l’une des révélations du tournoi, et la génération actuelle a les ressources pour progresser.

Ma recommandation est triple et s’adresse à trois acteurs :

1. À la Fédération Ivoirienne de Football : reconduire Reynald Pedros jusqu’en 2029 minimum, avec un budget dédié aux stages de préparation et aux matchs amicaux internationaux hors fenêtres FIFA. Une équipe nationale qui ne joue pas pendant 11 mois ne progresse pas — même avec le meilleur technicien du monde.

2. Aux clubs de D1 et D2 européens : envoyer des scouts sur la Ligue 1 Féminine ivoirienne et sur les matchs des Éléphantes. Inès Konan (buttrice du tournoi, profil de finisseuse moderne), Grace Sery (milieu offensive capable de marquer dans les grands moments) et Nsira Ouédraogo (avant-centre physique) sont prêtes pour le saut européen. Les acquérir maintenant, c’est de l’anticipation à faible coût — dans 18 mois, leurs prix auront triplé.

3. À la CAF : l’expansion du WAFCON à 16 équipes a permis à des sélections comme la Côte d’Ivoire de revenir dans le circuit continental. Ce format doit être maintenu et consolidé. Le football féminin africain ne se développera jamais si on limite l’élite à 8 ou 12 équipes. Le seuil de qualification doit rester accessible pour que les fédérations moyennes investissent dans leurs sélections féminines — la présence au WAFCON est un argument interne puissant pour obtenir des budgets.

Les Éléphantes ne sont pas encore les reines de l’Afrique. Mais elles ne sont plus les absentes. Et entre les deux, il y a la place pour un projet.

— Kodjo Lawson, correspondant BBC Africa / ESPN | Newsletter African Pitch Intelligence | Lomé · Dakar · Londres

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