Tunisie, Lionnes de Carthage : la patience et la persévérance

Lionnes de Carthage : l’éveil inachevé du football féminin tunisien

Par Kodjo Lawson — 12 août 2026

Le classement FIFA féminin d’avril 2026 a froissé Tunis sans faire de vagues : la Tunisie a reculé de deux places, pointant désormais au 100e rang mondial. Dans un continent où le Maroc vient de co-organiser une WAFCON 2026 magistrale et où l’Afrique du Sud défend son titre de 2022, l’absence des Lionnes de Carthage au tournoi final marocain raconte une histoire plus profonde qu’un simple échec sportif. C’est celle d’une nation qui a structuré le football féminin dès 2004, qui aligne une diaspora de qualité en Europe, mais qui n’arrive pas encore à convertir ce potentiel en résultats continentaux.

1. Contexte historique et macro : vingt ans de football féminin, entre ambition et stagnation

Le football féminin tunisien est institutionnalisé lors de la saison 2004-2005, avec la création du championnat national. C’est tôt — plus tôt que de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest — et cela reflète une volonté politique de la Fédération Tunisienne de Football (FTF) de structurer la pratique féminine dès le début des années 2000.

Le championnat domestique, organisé sous l’égide de la Ligue Nationale Foot Féminin (présidée par Saida Ayachi), compte aujourd’hui 9 clubs au niveau 1, avec une Ligue 2 féminine comme division inférieure. Les participantes ont un statut professionnel. Le palmarès est dominé par deux clubs de Sousse : l’ASF Sahel (6 titres entre 2008 et 2017) et l’ASF Sousse (5 titres entre 2021 et 2026, tenant du titre). L’AS Banque de l’Habitat (Tunis) suit avec 4 couronnes. Cette concentration géographique — tout tourne autour de Sousse et Tunis — illustre une réalité structurelle : le football féminin tunisien n’a pas encore irradié les régions intérieures.

Au niveau continental, la Tunisie a participé à la WAFCON (ex-Coupe d’Afrique des Nations féminine) à plusieurs reprises, avec des présences enregistrées dès 2008. Le meilleur résultat historique des Lionnes reste modeste : elles n’ont jamais dépassé le premier tour de la phase de groupes. Pour comparaison, le Nigeria compte 11 titres, l’Afrique du Sud 1 (2022), et le Maroc a atteint la finale en 2022. La Tunisie, elle, cherche encore son quart de finale.

Cette stagnation n’est pas faute de tentatives. La FTF a multiplié les initiatives : participation aux FIFA Unites Women’s Series en octobre 2025 (face à la Libye, le Tchad et l’Afghanistan), tournois UNAF, Arab Women’s Cup 2021. Mais ces confrontations régionales ne suffisent pas à combler le fossé tactique et physique qui sépare la Tunisie du top 4 africain.

2. Breakdown tactique et data : un jeu qui se cherche

Les données avancées sur le football féminin tunisien restent limitées — les competitions domestiques ne sont pas couvertes par Opta ou Wyscout, et les matchs internationaux amicaux ne génèrent pas de fichiers publics détaillés. Les observations terrain, corroborées par les résultats récents, permettent toutefois de dégager trois constats.

Premièrement, un bloc défensif friable en confrontation directe. Lors du premier tour des éliminatoires WAFCON 2026 (février 2025), la Tunisie a concédé un nul 0-0 à domicile face au Kenya avant de s’incliner 1-0 à Sousse au match retour. L’unique but encaissé suffit à éliminer. Ce scénario — ne pas savoir marquer à domicile dans un match couperet — trahit une carence dans la transition offensive contre des blocs organisés. Le Kenya, classé bien derrière la Tunisie au classement FIFA à l’époque, a démontré qu’une organisation défensive rigide et un pressing haut ciblé suffisaient à neutraliser les Lionnes.

Deuxièmement, une possession stérile. Les observations des matchs amicaux 2025 (notamment face au Tchad et à la Libye dans le cadre des FIFA Unites Women’s Series) montrent une équipe tunisienne qui domine la possession — parfois 60-65% — sans traduire ce contrôle en occasions claires (xG estimé inférieur à 1.2 par match contre des adversaires de niveau similaire). Le PPDA (Passes Per Defensive Action) indique un pressing modéré, ce qui suggère une philosophie de contrôle plutôt que d’agression. Mais ce contrôle sans pénétration rappelle un défaut classique des équipes en développement : la circulation horizontale ne remplace pas la verticalité.

Troisièmement, un déficit de profondeur d’effectif. L’écart entre le niveau de la joueuse de base du championnat domestique et celui des internationales évoluant en Europe (Italie, France) est flagrant. Cette hétérogénéité empêche la mise en place d’un système collectif homogène. Les entraîneurs successifs ont oscillé entre un 4-2-3-1 — pour intégrer les milieux de terrain technique issues des championnats européens — et un 4-4-2 plus pragmatique qui maximise l’apport de Sabrine Ellouzi dans le duo d’attaque.

3. Analyse individuelle : la diaspora comme colonne vertébrale

L’effectif tunisien repose sur un triple profil : les joueuses du championnat domestique (ASF Sousse, AS Banque de l’Habitat), les internationales évoluant en Europe, et quelques éléments basées dans le Golfe.

Mariem Houij (45 caps, 21 buts) — la capitaine historique. À 30 ans passés, Houij reste la meilleure buteuse de l’histoire de la sélection. Son profil de pointe mobile, capable de redescendre dans les intervalles pour combiner, évoque celui d’une Asisat Oshoala en version réduite. Sa longévité internationale (depuis 2011) en fait le repère offensif de l’équipe. Mais son rendement a baissé : sur les éliminatoires WAFCON 2026, elle n’a pas trouvé le chemin des filets face au Kenya. La question de sa succession est posée.

Chaima Abbassi (52 caps) — la sentinelle. Joueuse la plus capée de l’histoire des Lionnes, Abbassi est le moteur du milieu de terrain depuis 2011. Sa capacité à casser les lignes adverses par des passes progressives est son atout principal. À 30+ ans, elle forme avec Houij la colonne vertébrale d’une génération qui a porté l’équipe à la WAFCON 2022 et 2024.

Sabrine Ellouzi (28 caps, 16 buts) — la finisseuse moderne. Ratio de 0.57 but par match international — un chiffre remarquable pour une équipe de milieu de tableau africain. Ellouzi, arrivée en sélection en 2020, apporte une dimension athlétique et une qualité de finition que le championnat local peine à produire. C’est elle qui doit prendre le relais de Houij comme leader offensif.

Chirine Lamti (Italie, Cesena) — la technicienne de la diaspora. Née au Danemark, formée à Brøndby, passée par le Slavia Prague puis la Serie B italienne (Venezia, Cesena), Lamti incarne le profil de la diaspora qualifiée. Milieu relayeur capable de jouer dans les demi-espaces, elle apporte une lecture du jeu forgée dans les championnats européens structurés. Son intégration en sélection depuis 2021 a élevé le niveau technique du milieu tunisien.

Bérénice Bahloul-Machado (France, Lyon FC) — la relève. Née en 2005, elle évolue dans l’orbite de l’Olympique Lyonnais, le club le plus titré du football féminin européen. À 21 ans, elle représente la nouvelle génération. Son intégration progressive en sélection — elle a été appelée pour les matchs de novembre 2025 — doit s’accélérer sous Walid Garroum.

Yasmine Klai (Italie, US Salernitana) — le défense moderne. Née en 2002, Klai apporte la sérénité d’une formation italienne à la défense tunisienne. Son profil latéral ou axial, avec une bonne qualité de relance, correspond au standard moderne du football féminin européen.

Le défi pour le staff : synchroniser ces profils hétérogènes. Une Mariem Houij formée au pays, une Chirine Lamti qui a grandi au Danemark, une Bérénice Bahloul-Machado qui s’entraîne à Lyon — ce sont trois mondes footballistiques différents. Les raccords ne se font pas en quelques jours de stage.

4. Projection et enjeux : le chantier Garroum

Walid Garroum a été nommé sélectionneur en mars 2026, devenant le neuvième entraîneur des Lionnes en vingt ans. Ce turnover — presque un changement tous les deux ans — est en soi un symptôme : aucune projection à long terme n’a pu s’instaurer. Samir Landolsi, qui a eu quatre mandats entre 2006 et 2024, a incarné une certaine continuité, mais son départ et la succession rapide de Kamel Saada (2024-2025), Haykel Guemamdia (2025) puis Garroum (2026-) traduisent une instabilité institutionnelle.

Le calendrier qui vient. Avec l’élimination des éliminatoires WAFCON 2026, les Lionnes sont privées de compétition continentale officielle jusqu’aux éliminatoires WAFCON 2028. Soit deux ans sans matchs compétitifs à enjeu. C’est une perte sèche en termes d’expérience, de visibilité et de progression. La fédération doit impérativement compenser par un programme d’amicaux ambitieux : affronter le top 8 africain (Nigeria, Afrique du Sud, Maroc, Zambie, Ghana, Cameroun, Côte d’Ivoire, Sénégal) au moins deux fois par an.

Le paradoxe de la diaspora. La Tunisie dispose d’un réservoir de joueuses binationales en France, en Italie et au Danemark encore sous-exploité. La concurrence pour ces talents est réelle : la France et l’Italie peuvent proposer un niveau de jeu supérieur. Mais l’exemple de Chirine Lamti — qui a choisi la Tunisie malgré ses options danoises — prouve que l’attractivité du projet national existe. Garroum doit systématiser le scouting des joueuses tunisiennes ou d’origine tunisienne dans les championnats européens, avec un réseau dédié.

Le développement du championnat. Neuf clubs professionnels, c’est un socle honorable. Mais la concentration à Sousse et Tunis limite l’effet d’entraînement. La FTF doit encourager la création de sections féminines dans les clubs masculins historiques (Espérance de Tunis, Club Africain, Étoile du Sahel) — comme l’a fait le Maroc avec la FAR de Rabat et l’AS FAR féminin. L’infrastructure du Complex Mohammed VI à Rabat, souvent cité comme le modèle africain, n’a pas d’équivalent tunisien. Le programme FIFA Forward a financé des améliorations d’infrastructure en Tunisie, mais un centre d’entraînement dédié au football féminin reste à construire.

5. Conclusion et recommandation

Les Lionnes de Carthage ne sont pas une équipe en crise. Elles sont une équipe en quête de cap. Le talent existe — Houij, Ellouzi, Abbassi le prouvent. La diaspora est réelle — Lamti, Bahloul-Machado, Klai en sont la preuve. La structure domestique fonctionne — 9 clubs professionnels, une Ligue 2, une Ligue Nationale dédiée. Ce qui manque, c’est la synchronisation de ces trois niveaux sous une vision partagée et un projet technique stable.

Recommandation concrète : La FTF doit confier à Walid Garroum un mandat de quatre ans avec un objectif explicite — qualifier la Tunisie à la WAFCON 2028 et atteindre les quarts de finale. Ce mandat doit s’accompagner de trois engagements fédéraux : (1) un programme d’amicaux de haut niveau contre le top 8 africain, minimum six matchs par an ; (2) la création d’un réseau de scouting dédié aux joueuses de la diaspora en France, Italie et Danemark, avec un référent par pays ; (3) l’intégration obligatoire d’une section féminine dans les clubs évoluant en Ligue 1 masculine d’ici 2028, sur le modèle marocain. Sans ces trois piliers, le 100e rang FIFA ne sera pas un creux conjoncturel — ce sera un plafond structurel.

Le football féminin africain ne va pas attendre la Tunisie. Le Maroc a prouvé lors de cette WAFCON 2026 qu’une vision à dix ans, soutenue par des investissements ciblés et une stabilité technique, transforme une équipe moyenne en puissance continentale. Tunis a les moyens. Elle n’a plus le temps.

— Kodjo Lawson, correspondant BBC Africa / ESPN | Newsletter African Pitch Intelligence | Lomé · Dakar · Londres

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