Boston, Gillette Stadium, 9 juillet 2026. Le tableau d’affichage indique 2-0 pour la France. Sur la pelouse, Achraf Hakimi, les deux mains sur les genoux, regarde le sol. Dans les tribunes, des milliers de supporters marocains, rouges et verts mêlés, restent debout. Ils applaudissent. Le Maroc ne sera pas demi-finaliste de la Coupe du Monde 2026, comme il l’avait été en 2022. Mais quelque chose de plus grand vient de se produire sous leurs yeux. Pour la première fois de l’histoire, une nation africaine enchaîne deux quarts de finale de Coupe du Monde.
Le fait : un parcours de patron
Six matchs. Trois victoires, deux nuls, une seule défaite. Dix buts marqués, cinq encaissés. Le parcours du Maroc dans ce Mondial 2026 élargi à 48 équipes est celui d’une sélection qui a cessé d’espérer pour commencer à revendiquer.
Tout commence le 13 juin par un nul 1-1 face au Brésil en phase de groupes. Il faut remonter à 1998 et au Nigeria pour trouver une équipe africaine tenant tête au Brésil sans perdre en Coupe du Monde. Quatre jours plus tard, l’Écosse tombe 1-0 sur un but de Soufiane Rahimi. Le 24 juin, le Maroc déroule face à Haïti : 4-2, avec un Ounahi étincelant. Deuxième du groupe C, invaincue, la bande de Mohamed Ouahbi file en huitièmes.
Le 29 juin, face aux Pays-Bas : 1-1 au bout des 90 minutes. Issa Diop arrache l’égalisation en fin de match. La séance de tirs au but ? Yassine Bounou, le gardien aux mains froides, sort un penalty. Score final : 3-2. Le Maroc est en huitièmes de finale.
Le 4 juillet à Houston : Canada 0-3 Maroc. Azzedine Ounahi signe un doublé, Rahimi ajoute le troisième. Les Lions de l’Atlas corrigent un pays co-organisateur du tournoi. Le geste est fort, le signal l’est plus encore.
Puis vient ce 9 juillet. France – Maroc, au Gillette Stadium. Mbappé à la 60ᵉ, Dembélé à la 66ᵉ. Deux éclairs français dans un match où le Maroc n’a cadré son premier tir qu’à la 83ᵉ minute. Bounou avait pourtant arrêté un penalty de Mbappé en première période. Mais la marche était trop haute. Score final : 2-0. Fin du rêve.
La lecture : 2022-2026, la confirmation avant tout
Revenons à Doha, décembre 2022. À l’époque, le Maroc de Walid Regragui écrivait la plus belle page du football africain en Coupe du Monde : une demi-finale perdue 2-0 face à… la France, déjà. Sur le chemin, la Belgique, l’Espagne, le Portugal, tous tombés. L’Afrique entière avait vibré. Mais la question, légitime, était sur toutes les lèvres : feu de paille ou changement d’ère ?
Quatre ans plus tard, la réponse est sans équivoque. Nouveau quart de finale. Nouveau parcours majeur. Et cette fois, les circonstances étaient différentes. Regragui n’était plus aux commandes — il avait cédé sa place en mars 2026 à Mohamed Ouahbi, l’architecte du titre mondial U20 en 2025. La transition aurait pu déstabiliser. Elle a, au contraire, révélé une structure.
Il faut mesurer le chemin parcouru. En 1990, le Cameroun de Roger Milla battait l’Argentine de Maradona (1-0, le 8 juin à Milan) et atteignait les quarts — une première africaine. En 2002, le Sénégal terrassait la France championne du monde (1-0, le 31 mai à Séoul). En 2010, le Ghana frôlait la demi-finale contre l’Uruguay (1-1, élimination aux tirs au but, le 2 juillet à Johannesburg). Chaque fois, l’Afrique touchait du doigt le toit du monde. Chaque fois, elle redescendait, isolée, sans lendemain.
Le Maroc vient de briser ce cycle. Ce n’est plus une génération dorée. C’est une culture de la performance. Une filière qui produit des cadres — Hakimi au PSG, Brahim Díaz au Real Madrid, Ounahi à Girona, Bounou à Al-Hilal. Une ossature qui ne tremble plus quand le nom de l’adversaire commence par France, Brésil ou Pays-Bas.
La perspective : un continent, dix billets, une ambition
Ce Maroc 2026 ne raconte pas seulement l’histoire des Lions de l’Atlas. Il raconte celle des dix sélections africaines qualifiées pour ce Mondial — un record absolu, rendu possible par le nouveau format à 48. Sénégal, Algérie, Tunisie, Égypte, Côte d’Ivoire, Ghana, Cap-Vert, Afrique du Sud, RD Congo : jamais l’Afrique n’avait envoyé une telle armada.
Toutes n’ont pas brillé. L’Algérie et le Sénégal sont tombés en seizièmes. L’Égypte et le Ghana n’ont pas franchi les groupes. Mais le simple fait d’être dix change la donne statistique — et psychologique. À force de multiplier les présences, les exploits deviennent des habitudes, et les habitudes fabriquent des certitudes.
Et il y a 2030. Dans quatre ans, le Maroc co-organisera la Coupe du Monde avec l’Espagne et le Portugal. Les matchs se joueront à Casablanca, Rabat, Marrakech, Tanger. Pour la première fois, une nation africaine — arabe, maghrébine, atlantique — ne sera pas une invitée au banquet mondial. Elle tiendra la porte d’entrée.
« Nous savons pour qui nous jouons et pourquoi nous jouons », a déclaré Mohamed Ouahbi après l’élimination face à la France. « Cette équipe continuera de faire rêver. Nous sommes sur le bon chemin. »
Un entraîneur qui refuse les excuses, des joueurs qui refusent la complaisance, un pays qui refuse le rôle de figurant. Voilà ce que le Maroc a déposé sur la table de Boston, ce soir du 9 juillet. Ce n’était pas un adieu. C’était un avertissement.
Et si la Coupe du Monde 2026 était la dernière où l’on s’étonnait de voir une équipe africaine en quart de finale ?
Par Mamadou Lamine Diallo — Dakar, 25 juillet 2026
Sources : FIFA.com, Reuters, AFP, Al Jazeera, BBC Sport, Bleacher Report, The Athletic, Morocco World News, ESPN.



