
New York, 8 juillet 2026. Dans les rues de Casablanca, sur la corniche de Rabat, dans les cafés de Marrakech où les théières fumantes côtoient les écrans géants, le même battement de tambour rythme les cœurs depuis un mois. Le Maroc est en Coupe du Monde. Pas comme un invité, pas comme un figurant — comme un prétendant.
Il aura fallu attendre Doha, décembre 2022, pour que le monde comprenne ce que l’Afrique savait déjà : les Lions de l’Atlas ne rugissent pas pour décorer. Une demi-finale historique, la première d’une sélection africaine dans l’histoire centenaire de la compétition. Et aujourd’hui, quatre ans plus tard, le Maroc de Walid Regragui revient sur la plus grande scène avec un statut que personne ne peut lui retirer : celui d’avoir brisé un plafond de verre qui résistait depuis 1930.
Le fait
Qualifié haut la main dans le groupe E des éliminatoires africaines de la zone CAF, le Maroc a composté son billet pour l’édition 2026 sans trembler. Avec 10 équipes africaines au départ de ce Mondial élargi à 48 nations — un record absolu — la sélection chérifienne arrive aux États-Unis, au Canada et au Mexique avec le costume de leader naturel du contingent continental.
Le tirage au sort, tenu en décembre 2025 à Miami, a placé le Maroc dans un groupe où sa qualification pour les seizièmes de finale ne faisait guère de doute sur le papier. Mais le football, Mamadou Lamine Diallo le sait depuis 2004 qu’il arpente les stades et les salles de presse, n’a que faire du papier. Chaque match est un monde. Chaque ballon qui roule porte l’empreinte de ceux qui sont tombés avant.
Le onze marocain de ce Mondial 2026 est une synthèse du meilleur des deux mondes. Achraf Hakimi, l’enfant de Madrid formé au Real, devenu patron du couloir droit au Paris Saint-Germain puis à l’Inter Milan, incarne cette génération dorée qui a grandi avec l’ambition européenne chevillée au corps. À ses côtés, Nayef Aguerd, Romain Saïss, Sofyan Amrabat — des noms qui, depuis 2022, ne font plus sourire personne dans les salles de briefing des grands d’Europe. Et devant, Youssef En-Nesyri continue d’écrire sa légende : ses six buts en phase qualificative rappellent que l’attaquant de Fenerbahçe reste le phare offensif d’une équipe bâtie d’abord sur une discipline défensive de fer.
Selon les données officielles de la FIFA, la sélection marocaine affiche une moyenne d’âge de 27,4 ans au coup d’envoi du tournoi, le parfait équilibre entre l’expérience des trentenaires de 2022 et l’insouciance des nouveaux venus qui n’ont connu que l’odeur du succès. Un effectif de 26 joueurs où 22 évoluent dans les cinq grands championnats européens. Le réservoir est profond, la relève assurée.
La lecture
Il faut convoquer la mémoire pour mesurer le chemin parcouru. 1970, Mexique : le Maroc devient la première sélection africaine à se qualifier pour une Coupe du Monde depuis l’Égypte de 1934. Défaite face à l’Allemagne de Gerd Müller, revers contre le Pérou, nul contre la Bulgarie — trois matchs, un point, une porte ouverte. La suite fut plus amère : 1986, Mexique encore, le Maroc de Mohamed Timoumi et Abdelkrim Merry devient le premier pays africain à franchir la phase de groupes. Un huitième contre la RFA de Beckenbauer, perdu 1-0 sur un coup franc de Lothar Matthäus. La frustration d’être si près, mais encore trop loin.
1994, 1998, 2018 — trois autres participations, trois autres sorties avant les quarts. Et puis 2022, ce Qatar qui réécrit toutes les certitudes. Belgique, Canada, Croatie en poules : le Maroc termine premier. Puis l’Espagne en huitième, aux tirs au but, ce Yassine Bounou qui arrête tout, ce penalty de Hakimi devenu virale planétaire, une panenka face à Unai Simón. Le Portugal de Cristiano Ronaldo balayé en quart (1-0, En-Nesyri, 42e minute). Et enfin la France en demi-finale, battue 2-0, des buts de Théo Hernandez et Kolo Muani, une marche trop haute mais une page d’histoire déjà écrite.
De 1970 à 2026, le Maroc est passé de « première participation » à « candidat crédible au dernier carré ». La trajectoire d’un continent tout entier tient dans ces cinquante-six années de football. Car si les Lions de l’Atlas ouvrent la voie, c’est bien toute l’Afrique qui avance dans leur sillage.
La perspective
Le format 48 change tout. Pour la première fois, l’Afrique dispose de 9 qualifiés directs — et un dixième via les barrages intercontinentaux. Dix voix africaines dans le concert des nations, dix récits, dix couleurs, dix façons de jouer au football. Le Maroc, dans ce cortège, est le grand frère qui a prouvé que tout est possible.
Reste une question qui dépasse le terrain : que fait-on d’un tel héritage ? La demi-finale de 2022 a ouvert des portes — académies, infrastructures, considération. Mais elle a aussi créé une attente, presque un devoir. Les supporters marocains, de Casablanca à Amsterdam, de Tanger à Montréal, ne viennent plus seulement « participer ». Ils viennent gagner. Le sélectionneur Walid Regragui, dont le contrat a été prolongé jusqu’en 2028 par la Fédération Royale Marocaine de Football, le sait mieux que personne. Son système en 4-3-3 hybride, qui se mue en 4-1-4-1 sans ballon, est devenu une signature. Une identité de jeu reconnaissable, ce bien si rare dans le football de sélection.
Il y a aussi la géographie du tournoi. Jouer en Amérique du Nord, devant des stades où la diaspora marocaine sera massivement présente — New York, Los Angeles, Toronto regorgent de communautés qui porteront le drapeau frappé de l’étoile verte. Le Maroc jouera-t-il en partie à domicile ? La question est légitime. En 2022, le soutien qatari et régional avait été un douzième homme. En 2026, c’est le continent américain tout entier qui pourrait vibrer aux couleurs chérifiennes.
Le chemin est encore long. Onze matchs séparent les 48 prétendants du trophée qui sera remis le 19 juillet. Le Maroc en a-t-il la capacité, la profondeur de banc, la fraîcheur mentale ? La réponse appartient à ces hommes qui, à chaque coup de sifflet, portent sur leurs épaules le poids d’un continent et la légèreté d’un rêve.
À Casablanca ce soir, on sortira les tambours. Comme en 2022. Comme en 1986. Comme toujours.
Par Mamadou Lamine Diallo — Dakar, 8 juillet 2026



