Boston, 9 juillet 2026. Le Stade de Foxborough s’est vidé depuis vingt minutes. Sur la pelouse du Massachusetts, Achraf Hakimi est resté assis, les bras croisés sur les genoux, le regard perdu vers le tableau d’affichage où clignote encore ce chiffre : France 2, Maroc 0. À quelques mètres, Yassine Bounou retire ses gants avec une lenteur de funérailles. Lui qui avait arrêté un penalty de Kylian Mbappé en première période — le deuxième arrêté par un gardien africain face au capitaine français dans ce tournoi — n’a rien pu sur les deux frappes qui ont renvoyé l’Afrique à la maison. Le Maroc quitte la Coupe du Monde 2026 en quart de finale. Mais il ne part pas seul : il emporte avec lui, une fois encore, le cœur d’un continent.
Le fait : un parcours de patron
Il faut mesurer le chemin. Dans un Groupe C où figurait le Brésil, quintuple champion du monde, le Maroc de Walid Regragui a terminé deuxième avec 7 points — deux victoires, un nul, zéro défaite. Le 16 juin, tenir tête au Brésil (1-1) au MetLife Stadium n’avait rien d’un accident : les Lions de l’Atlas ont contrôlé Vinícius Júnior et Raphinha avec une discipline tactique qui force le respect. Derrière, une victoire sobre contre l’Écosse (1-0) et un festival offensif contre Haïti (4-2) ont validé le ticket.
En huitième de finale bis — ce nouveau tour de barrage instauré par le format à 48 — le Maroc a sorti les Pays-Bas aux tirs au but (1-1, 3-2 tab) à Monterrey, le 29 juin. Bounou, évidemment, a été le héros de la séance. En huitième de finale, le 4 juillet, c’est le Canada, pays co-organisateur, qui a été balayé 3-0. Un match maîtrisé de bout en bout, comme une démonstration de maturité.
Et puis il y a eu ce quart de finale, le 9 juillet à Boston. La France de Kylian Mbappé, future finaliste — battue par l’Espagne en demi-finale (2-0) avant que la Roja ne soulève le trophée le 19 juillet au MetLife face à l’Argentine (1-0, but de Ferran Torres en prolongation). Le Maroc a tenu. Il a même fait douter. Mais les Bleus ont frappé deux fois, et le rêve s’est arrêté là.
La lecture : mémoire et lignée
Cette défaite en quart de finale n’efface rien. Elle s’inscrit dans une lignée qui, depuis le 10 décembre 2022, a changé la place de l’Afrique dans le football mondial. Ce jour-là, au Qatar, le Maroc était devenu la première sélection africaine à atteindre les demi-finales d’une Coupe du Monde. Une victoire 1-0 contre le Portugal de Cristiano Ronaldo, un Achraf Hakimi en larmes dans les bras de sa mère sur la pelouse d’Al-Thumama — des images qui ont fait le tour de la planète.
Ce que Regragui a bâti depuis cette épopée mérite d’être dit : une sélection qui ne s’excuse plus, qui ne joue plus pour « l’honneur », mais pour gagner. Contre le Brésil, contre les Pays-Bas, contre le Canada, le Maroc a joué en patron. Pas en figurant. Et c’est peut-être ça, la vraie révolution : l’Afrique ne se présente plus en invitée. Elle vient pour dicter.
La mémoire continentale, elle, est pleine de ces soirs où l’on a cru — et où l’on est tombé. Le Cameroun de Roger Milla contre l’Argentine à Milan en 1990, ce fameux soir d’ouverture (1-0, Omam-Biyik, 8 juin 1990). Le Sénégal d’El Hadji Diouf contre la France à Séoul, le 31 mai 2002 (1-0, Papa Bouba Diop). Le Ghana d’Asamoah Gyan et de Luis Suárez à Johannesburg, le 2 juillet 2010 — cette main, ce penalty raté, ce continent en larmes. L’Algérie de 2014, première nation africaine à pousser l’Allemagne, futur champion, en prolongation (2-1, 30 juin 2014).
Le Maroc 2022-2026 est l’héritier de cette chaîne. Mais il en est aussi le maillon le plus solide. Parce qu’il a répété. Parce qu’après la demi-finale de 2022, il est revenu quatre ans plus tard et il a refait un quart. La constance, en terre africaine, est peut-être plus précieuse que l’exploit isolé.
La perspective : l’Afrique a-t-elle avancé ou le Maroc a-t-il pris l’ascenseur seul ?
C’est la question qui brûle les lèvres à Dakar, Abidjan, Alger et Johannesbourg. La Coupe du Monde 2026 a vu 10 sélections africaines au départ — un record, rendu possible par le passage à 48 équipes. Neuf d’entre elles ont franchi la phase de groupes, soit 90 % de taux de qualification pour les phases à élimination directe. Aucune confédération n’a fait mieux. La Tunisie, seule éliminée en poules, a payé un tirage cruel et une inefficacité chronique devant le but.
Mais après le premier tour, le tableau s’assombrit. En trente-deuxièmes de finale, sept sélections africaines sur neuf sont tombées. Le Sénégal, pourtant solide pendant 70 minutes, a craqué face à la Belgique (2-3) à Seattle. La RD Congo, héroïque mais naïve, a plié contre l’Angleterre (1-2) à Atlanta. Le Ghana contre la Colombie (0-1), le Cap-Vert face à l’Argentine de Messi, l’Algérie contre la Suisse, la Côte d’Ivoire face à la Norvège, l’Afrique du Sud contre le Canada — autant de sorties qui racontent la même histoire : la profondeur d’effectif et la gestion des moments clés restent le plafond de verre.
L’Égypte de Mohamed Salah, elle, a franchi le barrage australien (R32) avant de buter en huitième. Une performance honorable, mais qui rappelle que Salah n’a jamais dépassé ce stade en Coupe du Monde.
Reste le Maroc. Seul quart de finaliste africain. Seul à avoir éliminé un champion d’Europe en titre (Pays-Bas). Seul à avoir fait trembler la France, finaliste du tournoi. Le Maroc est-il une exception ou une avant-garde ? La réponse, sans doute, est entre les deux. Il montre la voie — discipline tactique, corpus collectif, confiance culturelle — mais il rappelle aussi que le chemin est long. Regragui, Hakimi, Bounou et les autres ont établi un standard. Aux autres de le suivre.
Le 19 juillet 2026, quand Ferran Torres a soulevé le trophée au-dessus de sa tête au MetLife Stadium, l’Afrique n’était plus sur le terrain. Mais elle n’était pas loin. Le Maroc a quitté la compétition en quart, la tête haute, avec cette certitude chevillée au corps : en 2030, quand la Coupe du Monde reviendra — avec une partie du tournoi qui pourrait se jouer sur le sol africain si la candidature maroco-ibérique aboutit — il ne s’agira plus de participation. Il s’agira de conquête.
Par Mamadou Lamine Diallo — Dakar, 21 juillet 2026




