
Atlanta, 13 juin 2026. Le Mercedes-Benz Stadium tremble. Ismael Saibari vient de lober Alisson Becker d’une pichenette venue d’ailleurs. Le Maroc mène 1-0 face au Brésil, quintuple champion du monde. Sur le banc, Mohamed Ouahbi serre les poings. Dans les tribunes, des milliers de drapeaux rouges frappés de l’étoile verte dansent comme un seul homme. Ce soir-là, personne sur le continent africain n’a dormi avant quatre heures du matin.
La suite, on la connaît : le Brésil égalise, le match se termine sur un 1-1 qui a tout d’une victoire morale. Mais ce que ce nul annonçait, c’est une campagne marocaine qui allait porter, une fois encore, les espoirs de tout un continent jusqu’aux portes des demi-finales. Portrait d’une sélection qui ne doit plus rien à personne.
Le fait : un quart de finale qui raconte une progression
Le Maroc a quitté la CDM 2026 le 9 juillet dernier, en quart de finale, battu par la France (0-2) au Lincoln Financial Field de Philadelphie. Une défaite sèche, sans appel dans le score, mais qui ne dit pas tout du parcours. Les Bleus de Mbappé, doubles buteurs dans le tournoi (8 réalisations, co-meilleur buteur avec Messi), ont verrouillé l’affaire avec l’efficacité clinique des très grands rendez-vous.
Rappelons les faits. Dans le groupe C — avec le Brésil, l’Écosse et Haïti — les Lions de l’Atlas terminent deuxièmes avec 7 points (2 victoires, 1 nul), à égalité avec le Brésil mais devancés à la différence de buts (+3 contre +6). Ismael Saibari, auteur de trois buts dans la phase de poules (face au Brésil, à l’Écosse et à Haïti), s’impose comme la révélation du tournoi côté africain. Achraf Hakimi et Soufiane Rahimi complètent le tableau d’affichage offensif.
En 32es de finale, le 29 juin à Houston, le Maroc élimine les Pays-Bas aux tirs au but (1-1, 3-2 tab), dans un scénario qui rappelle furieusement l’Espagne en 2022. Issa Diop, défenseur central, inscrit le but de l’égalisation avant que la séance de penalties ne tourne en faveur des hommes d’Ouahbi. En huitièmes, le 4 juillet, les Marocains étrillent le Canada (3-0), pays hôte, avec un doublé d’Azzedine Ounahi et un but de Soufiane Rahimi. Le quart contre la France, le 9 juillet, fut un mur : 0-2, fin du rêve.

Au total, 6 matchs, 3 victoires, 2 nuls, 1 défaite. 11 buts marqués, 5 encaissés. Un parcours de patron, dans la droite ligne de l’héritage de 2022.
La lecture : de Doha à Philadelphie, une lignée qui tient
Il faut mesurer le chemin parcouru pour comprendre ce que cette campagne signifie. En 1986, au Mexique, le Maroc de José Faria devenait la première sélection africaine à franchir un premier tour de Coupe du monde — c’était au stade Azteca, précisément là où la CDM 2026 a été lancée le 11 juin. En 1998, le Maroc de Mustapha Hadji et Salaheddine Bassir écrasait l’Écosse 3-0 à Saint-Étienne, plus large victoire marocaine en phase finale avant le Canada 2026 (score identique, 3-0). En 2022, au Qatar, Walid Regragui emmenait les siens en demi-finale — exploit inédit pour le continent, défaite contre la France (2-0) puis la Croatie (2-1) dans le match pour la troisième place.
2026 confirme une chose essentielle : la performance de 2022 n’était pas un accident. Avec Mohamed Ouahbi aux commandes, le Maroc a prouvé que son football sait désormais naviguer dans les eaux profondes du tournoi mondial. La colonne vertébrale — Bono dans les buts, Hakimi en latéral droit, Ounahi en créateur, Saibari en soutien d’attaque — combine expérience des grands rendez-vous et fraîcheur technique. Cette ossature a tenu la distance, malgré les absences sur blessure d’Abde Ezzalzouli et Nayef Aguerd, forfaits avant le début du tournoi.
Le Maroc version 2026, c’est aussi un jeu plus offensif qu’en 2022 : 11 buts marqués contre 6 au Qatar, une possession moyenne supérieure, une capacité à faire le jeu même face au Brésil. La greffe Ouahbi a pris. Et c’est peut-être là l’enseignement le plus précieux : pour la première fois, une sélection africaine enchaîne deux parcours en phase éliminatoire de Coupe du monde sans discontinuité.
La perspective : dix sélections, une seule Afrique
Au-delà du Maroc, cette CDM 2026 restera comme le tournoi de la masse critique africaine. Dix sélections qualifiées — un record absolu, rendu possible par le passage à 48 équipes et la qualité croissante des qualifications CAF. Six ont atteint les 32es de finale (Maroc, Sénégal, Algérie, Afrique du Sud, Ghana, RD Congo). C’est du jamais vu.
Mais le tableau d’élimination est sans pitié. Le Sénégal de Sadio Mané, troisième du groupe I, a été sorti par la Belgique. L’Algérie de Riyad Mahrez, miraculée du groupe J après un 3-3 d’anthologie contre l’Autriche et une victoire contre la Jordanie, a cédé face à la Suisse. Le Ghana de Mohammed Kudus, troisième du groupe L, est tombé devant la Colombie. La RD Congo, vaillante troisième du groupe K, a buté sur l’Angleterre. L’Afrique du Sud d’Hugo Broos, deuxième du groupe A derrière le Mexique, n’a rien pu contre le Canada. Cinq éliminations en 32es.
Restent des motifs de fierté et des questions. La fierté : la densité africaine n’est plus une promesse, c’est un fait statistique. Les ossatures techniques de ces équipes — formation en clubs européens, préparation professionnelle, staffs compétents — n’ont plus rien à envier à personne. Les questions : pourquoi aucune sélection, Maroc excepté, n’a-t-elle franchi le cap des 16es de finale ? L’Égypte de Mohamed Salah, la Tunisie, la Côte d’Ivoire de Franck Kessié et le Cap-Vert, éliminés dès les poules, ont-ils payé un déficit de profondeur de banc ? La différence entre le Maroc et les autres ne serait-elle pas, tout simplement, une question de culture de la victoire dans les grands tournois ?
Il y a aussi ce rendez-vous avec l’Histoire qui se profile. En 2030, le Maroc co-organisera la Coupe du monde avec l’Espagne et le Portugal — la première édition africaine depuis l’Afrique du Sud 2010, la première jamais en terre arabo-africaine. Ce que les Lions construisent depuis 2022, c’est bien plus qu’une équipe : c’est une légitimité continentale, un récit qui dit au monde que l’Afrique du Nord, et l’Afrique tout entière, ne sont plus les faire-valoir d’aucune compétition. Une victoire culturelle autant que sportive.
Dans trois jours, le 19 juillet, le MetLife Stadium de New York couronnera le champion du monde 2026. Le Maroc ne sera pas sur la pelouse. Mais à Casablanca, à Rabat, à Marrakech, on sait déjà que l’essentiel est ailleurs : dans la certitude, désormais chevillée au corps, que les Lions peuvent rugir au niveau des plus grands, édition après édition. Et que l’Afrique a définitivement pris place à la table. Pas comme invitée. Comme membre permanent.
Sources : FIFA.com, CAF Online, Reuters, L’Équipe, BBC Sport, Transfermarkt, Wikipedia (World Cup 2026), FRMF.
Par Mamadou Lamine Diallo — Dakar, 16 juillet 2026




