Il y avait ce soir-là, à Tanger, un vent qui venait du détroit et qui s’engouffrait dans les couloirs du Grand Stade. Il faisait froid pour un mois de janvier au Maroc. Sadio Mané est entré dans le vestiaire du Sénégal, le maillot encore collé à la peau, et il n’a pas dit un mot tout de suite. Il s’est assis sur la petite banquette en bois, a posé ses gants sur ses cuisses et a regardé ses coéquipiers un à un.
Le vestiaire sentait la sueur, le baume du tigre et quelque chose d’indéfinissable — peut-être la fin d’une époque. Kalidou Koulibaly fixait le sol. Il y avait du monde dehors, des caméras, des voix qui criaient « Sénégal ! », mais à l’intérieur, c’était le silence de ceux qui savent que quelque chose se termine.
Le dernier voyage
Personne n’avait vraiment prononcé les mots « dernière CAN ». Pourtant ils flottaient. Mané, 33 ans, capitaine, avait déjà préparé ses frères. Il leur avait dit avant le tournoi, dans un hôtel de Diamniadio, que ce serait la dernière fois qu’il porterait ce maillot orange et vert pour l’Afrique. Il l’avait dit simplement, sans drame. Comme on annonce qu’on va partir en voyage.
Mais ce soir-là à Tanger, après la demi-finale arrachée à l’Égypte sur un geste de génie — un ballon qui semblait perdu, repris du droit, une frappe rasante dans la lucarne opposée — les mots prenaient un autre poids. Il avait couru vers le coin du terrain, visage levé vers le ciel, et dans ses yeux on lisait autre chose que la joie : une sorte de reconnaissance adressée à des milliers de personnes qu’il ne reverrait peut-être jamais de cette façon.
Les regards
Dans le vestiaire, c’est lui qui a rompu le silence. Pas avec un discours. Avec une phrase toute simple, presque murmurée :
— On rentre sur le terrain. On finit comme des hommes.
Il y avait eu ce moment de flottement après le penalty controversé. L’équipe était remontée, furieuse, prête à tout casser. Certains voulaient rester là, dans cette pièce, à protester contre l’injustice du monde. Mané s’est levé lentement. Il a marché jusqu’à la porte, l’a ouverte à moitié, et s’est retourné. Ses yeux ont rencontré ceux de chacun. Pas de colère. Juste une fatigue immense et une dignité ancienne.
Il a répété :
— On rentre. On finit. Le monde nous regarde. L’Afrique nous regarde. Soyons meilleurs qu’eux.
Et ils sont sortis. Un à un. Koulibaly a passé un bras autour de ses épaules. Nampalys Mendy a murmuré quelque chose d’inintelligible. Le stade de Tanger les attendait, énorme, vibrant, et Mané marchait en tête, le pas un peu plus lourd qu’avant, mais toujours droit.
Ce qui reste quand tout s’arrête
Il y a des fins de carrière qui laissent des traces dans les statistiques. D’autres qui laissent des traces dans les mémoires. Celle-là, personne ne l’oubliera. Parce qu’elle n’était pas seulement sportive. Elle était humaine.
Dans les couloirs qui mènent aux vestiaires, après le match, on a vu un homme de 33 ans serrer contre lui un ballon de match annoté de signatures. Il l’a donné à un jeune ramasseur de ballons sénégalais de 12 ans. Il lui a dit en wolof : « C’est pour toi. Un jour tu me raconteras ce que tu en as fait. » Puis il a disparu dans la nuit marocaine, vers un avion qui le ramenait à Liverpool, ou ailleurs, vers la suite d’une vie qu’il n’a jamais voulu raconter tout entière.
Il reste de lui, à Tanger, une image : celle d’un capitaine qui n’a pas crié plus fort que les autres. Il a juste regardé. Et tout le monde a suivi.
Le dernier voyage n’était pas une défaite. C’était une manière de partir sans jamais vraiment partir.
— Kodjo Lawson, correspondant BBC Africa / ESPN | Newsletter African Pitch Intelligence | Lomé · Dakar · Londres




