
Casablanca, automne 2025. Achraf Hakimi soulève le Ballon d’Or africain — la deuxième fois, après 2024 — devant un parterre où la jeunesse marocaine s’est levée d’un seul mouvement. À deux ans de la Coupe du Monde 2026, le capitaine des Lions de l’Atlas n’est plus seulement le meilleur latéral droit du continent : il est devenu le visage d’une équipe qui doit confirmer la demi-finale qatarie. Et derrière lui, tout un écosystème nord-africain change de focale.
Le fait
La cérémonie CAF Awards 2025 a couronné Achraf Hakimi pour la deuxième année consécutive, distinction venue saluer une saison 2024-2025 où le Marocain a soulevé la Ligue des champions avec le Paris Saint-Germain avant de prolonger en finale du Mondial des clubs FIFA cet été. À 27 ans, le natif de Madrid issu de la diaspora rifaine est devenu l’un des cadres incontestés du PSG de Luis Enrique, mais c’est sous le maillot vert et rouge qu’il joue désormais sa partition la plus lourde.
Capitaine désigné par Walid Regragui depuis l’aventure qatarie de 2022, Hakimi porte le brassard d’une équipe qui doit gérer un double héritage. Celui, immédiat, de la quatrième place obtenue à Doha en décembre 2022 — performance inédite pour une sélection africaine ou arabe en Coupe du Monde. Et celui, plus profond, d’un football marocain qui revendique une généalogie remontant à Larbi Ben Barek, le « Perle Noire » des années 1940-50, premier footballeur africain à inscrire son nom dans l’imaginaire européen.
Le sélectionneur Regragui, lui, n’a pas bougé son cap. Son groupe — Bono dans les buts, Saïss et Aguerd au centre, Ounahi et Amrabat au cœur du jeu, En-Nesyri en pointe — conserve l’ossature de Doha tout en intégrant la nouvelle vague Eliesse Ben Seghir, Bilal El Khannouss, Abde Ezzalzouli. Selon les sources concordantes, le Maroc abordera son Mondial 2026 avec l’effectif le plus expérimenté du continent dans les grandes compétitions.
La lecture
Pour saisir ce que change un Hakimi Ballon d’Or africain à deux ans du Mondial, il faut accepter une évidence longtemps niée : le scouting européen a regardé l’Afrique du Nord avec un œil différent de celui qu’il a posé sur l’Ouest. Pendant des décennies, les clubs français, espagnols et belges sont allés chercher au Maghreb des joueurs « techniques » mais soupçonnés d’irrégularité, des talents qu’on remodelait à l’académie plutôt qu’on n’enrôlait sur leur seul nom. Ben Barek à l’OM et à l’Atlético, Krimau à Nantes, Hadji à Coventry et Nantes — les trajectoires existaient, mais elles tenaient du défrichage individuel.
Hakimi a déplacé cette ligne. Formé au Real Madrid Castilla, prêté à Dortmund, vendu à l’Inter, racheté par le PSG pour environ 60 millions d’euros en 2021, il a imposé un modèle : un latéral marocain peut être l’arme offensive numéro un d’un club du G5 européen. Et derrière lui, les passerelles se sont multipliées. Brahim Díaz, ramené dans la sélection en 2024, Bilal El Khannouss révélation belge de la KRC Genk passé à Leicester, Eliesse Ben Seghir prodige monégasque international à 19 ans — la diaspora ne demande plus la permission d’exister, elle constitue la moitié du onze marocain.
Le sacre individuel de Hakimi, validé deux fois de suite par les votants CAF, agit comme une signature collective. Il dit aux jeunes pousses de Salé, de Nador, de Bruxelles ou de Roubaix : ce maillot rouge et vert mène quelque part. Walid Regragui l’a compris dès sa nomination en août 2022. Il a fait du retour des binationaux une politique, pas un coup tactique.
La perspective
Ce que ça change, à l’horizon Coupe du Monde 2026 ? Trois choses, au moins. D’abord, le statut. Le Maroc n’arrivera pas en Amérique du Nord comme une surprise. Il y arrivera comme une équipe attendue, scrutée, étudiée — et les sélections adverses préparent déjà des plans spécifiques contre le couloir Hakimi. C’est un fardeau autant qu’une consécration. Le Maroc devra confirmer, là où à Doha il pouvait surprendre.
Ensuite, l’effet d’entraînement nord-africain. L’Algérie de Djamel Belmadi, retrouvée pour 2026 après l’humiliation de 2022, observe. La Tunisie d’Aymen Dahmen aussi. L’Égypte de Mohamed Salah, qualifiée elle aussi, joue sa dernière chance avec le Pharaon. Le succès marocain a redonné de la pression positive à toute la zone CAF Nord, et le scouting des académies de Casablanca, d’Alger, de Tunis et du Caire bénéficie désormais d’une crédibilité qu’il n’avait pas en 2018.
Enfin, l’horizon. Une équipe peut-elle aller plus loin qu’une demi-finale ? Aucune sélection africaine n’a jamais atteint la finale d’une Coupe du Monde. Le plafond de verre du Cameroun 1990 — quart de finale, défaite 3-2 contre l’Angleterre — était resté en place trente-deux ans. Le Maroc l’a fait sauter en 2022, battu en demi par la France 2-0 le 14 décembre. Reste à savoir si la version 2026 saura transformer la rupture en norme.
À Rabat, on n’en parle pas comme d’un rêve. On en parle comme d’un travail à finir. Hakimi, lui, sourit moins qu’à 23 ans. Il sait ce qu’un brassard pèse quand un continent regarde.
Par Mamadou Lamine Diallo — Dakar, 5 juin 2026




