
Kansas City, 25 juin 2026, 51e minute. Sur un corner tiré de la droite, Hazem Mastouri s’élève plus haut que tout le monde et catapulte le ballon dans le but de Bart Verbruggen. Pendant quelques secondes, la tribune rouge du stade des Chiefs explose. Il n’y avait plus rien à jouer — les Aigles de Carthage étaient déjà éliminés depuis cinq jours — mais ce but-là, le deuxième de la Tunisie dans ce Mondial, valait comme un adieu debout. Le score dira 1-3 face aux Pays-Bas, après le 1-5 contre la Suède et le 0-4 contre le Japon. Trois défaites, deux buts, douze encaissés. Et pourtant, à Tunis ce soir-là, on a applaudi Mastouri comme on applaudit un fils : parce qu’il avait, au moins, fait hurler une dernière fois la maison.
Le fait : la campagne parfaite, puis la chute libre
Il faut se souvenir d’où venait cette équipe pour mesurer l’ampleur de la blessure. En éliminatoires, la Tunisie avait réalisé ce qu’aucune nation au monde n’avait jamais fait : dix matches, neuf victoires, un nul, vingt-deux buts marqués — et zéro but encaissé. Un mur. Une forteresse. La première sélection de l’histoire à boucler une campagne de qualification mondiale sans prendre un seul but, un record depuis partagé avec la Côte d’Ivoire et l’Angleterre. Le 25 mars 2026, quand l’arbitre a sifflé la fin du dernier match qualificatif, les Aigles étaient déjà en Amérique, et tout le Maghreb rêvait de voir enfin cette génération dépasser la phase de groupes — ce plafond de verre que la Tunisie n’a jamais franchi en six participations, de 1978 à 2022.
Puis vint la préparation, et le premier tremblement. Le 5 juin, à Bruxelles, la Belgique atomise les Aigles 5-0 en match amical. On se rassure comme on peut : c’est un match sans enjeu, les jambes sont lourdes, Salah et De Bruyne n’ont rien à voir avec un tableau de groupe F. Mais dix jours plus tard, le 15 juin à Seattle, la Suède récidive : 5-1. Graham Potter et ses avions de chasse font imploser la défense la plus hermétique des qualifications. Le lendemain, la Fédération tunisienne tranche : Sabri Lamouchi, l’architecte de la campagne parfaite, est limogé — premier sélectionneur remercié de ce Mondial. Hervé Renard, l’homme des miracles africains (la Zambie de 2012, la Côte d’Ivoire de 2015, le Maroc de 2018), débarque en urgence avec trois jours pour recoller les morceaux. « Je ne suis pas un magicien », prévient-il d’emblée.
Le 20 juin, à Monterrey, pour le millième match de l’histoire de la Coupe du monde, le Japon d’Ayase Ueda — auteur d’un doublé — passe 4-0 à des Aigles méconnaissables. Deux matches, neuf buts encaissés, élimination actée avant même la troisième journée. Le 25 juin à Kansas City, face à des Pays-Bas qui jouaient la première place du groupe, un but contre son camp de Skhiri dès la 3e minute résume le tournoi : rien ne sourira plus. Mastouri sauvera l’honneur en seconde période (1-3). Point final.
La lecture : le plafond de verre et la malédiction du premier match
Il y a des éliminations qui font mal parce qu’elles étaient proches — la main de Suárez contre le Ghana en 2010, la VAR contre le Sénégal en 2018. Et il y en a qui font mal parce qu’elles confirment une histoire qui se répète. La Tunisie, c’est sept Coupes du monde, sept sorties au premier tour. En 1978 à Rosario, elle était pourtant entrée dans l’histoire en devenant la première équipe africaine et arabe à gagner un match mondial, 3-1 contre le Mexique. En 1998, 2002, 2006, 2018, 2022, à chaque fois la même chanson : un nul ou une victoire de prestige — le 1-0 contre la France championne du monde à Doha, ce 30 novembre 2022 que les supporters des Aigles chantent encore — et puis le train passe sans s’arrêter.
Ce Mondial 2026 ajoute un chapitre plus troublant : il démontre qu’on ne répare pas une équipe en quatre-vingt-douze heures, même avec Hervé Renard. Le choix de limoger Lamouchi après un seul match, aussi sévère soit le 5-1, dit quelque chose de la fébrilité de nos fédérations. On construit pendant quatre ans un bloc de certitudes — une défense inviolée, un capitaine, Skhiri, qui faisait la fierté de Francfort — puis on dynamite tout à la première tempête, comme si le Mondial était un match de quartier. Le Guardian l’a écrit sans méchanceté : « une équipe timide et sans conviction défensive le reste, quel que soit celui qui fait les conférences de presse ». La leçon est dure. Elle vaut pour Alger, pour Dakar, pour Rabat aussi : à ce niveau, la continuité est une force, la panique un aveu.
La perspective : dix nations africaines, mais pas dix destins
Il faut remettre cette désillusion tunisienne dans le grand récit de ce Mondial 2026. L’Afrique alignait pour la première fois dix sélections — un record dans le format à 48. Toutes ont franchi la phase de groupes sauf une : la Tunisie. Pendant que le Maroc écartait les Pays-Bas aux tirs au but et promenait le Canada 3-0, que le Sénégal tenait tête à la France et que la RD Congo accrochait le Portugal, les Aigles de Carthage sont rentrés à Tunis avec la valise des regrets. Le contraste est cruel, mais il est instructif : les nations africaines qui ont brillé en Amérique l’ont fait avec des sélectionneurs installés depuis longtemps, des ossatures stables et des fédérations qui ont tenu bon après un premier match raté.
La Tunisie possède pourtant de quoi rebâtir. Hannibal Mejbri, formé à Manchester United, a été l’un des rares points lumineux d’une CAN 2025 décevante ; Elias Achouri, buteur en qualifications comme à la CAN, porte le flambeau offensif ; et cette génération de la CAN au Maroc, où les Aigles avaient montré de bien meilleurs restes, n’a pas dit son dernier mot. La question n’est donc pas de savoir si la Tunisie reviendra — elle revient toujours, c’est même sa qualité et sa malédiction — mais si, un jour, elle arrivera à un Mondial avec autre chose que le statut de victime expiatoire désignée. Pour cela, il faudra d’abord répondre à la question que Renard, laconique, a laissée en conférence de presse à Monterrey : historiquement, qu’est-ce qui a manqué à la Tunisie pour passer un tour ? Peut-être, tout simplement, le temps de croire à ce qu’elle a construit.
À Radès, le stade Hammadi-Agrebi attend déjà les prochaines éliminatoires. Le mur des qualifications est tombé en Amérique ; c’est un autre mur qu’il faudra bâtir maintenant — celui de la patience.
Par Mamadou Lamine Diallo — Dakar, le 27 juillet 2026
Sources : FIFA.com (match centre, Tunisie-Suède 1-5, Tunisie-Japon 0-4, Tunisie-Pays-Bas 1-3, Groupe F) · ESPN (Tunisia 1-3 Netherlands, 25 juin 2026, Kansas City Stadium) · The Guardian (team guide Tunisie ; compte rendu Japon-Tunisie 4-0, 21 juin 2026) · BBC Sport (Tunisia : campagne de qualification inviolée) · The Athletic (Netherlands-Tunisia 3-1 ; Tunisia-Japan analysis) · Olympics.com (Tunisia at FIFA World Cup 2026) · SI.com (Tunisia-Japan, renvoi de Lamouchi, nomination de Renard) · Wikipédia (Tunisia at the FIFA World Cup, historique 1978-2022)




