
Foxborough, Massachusetts, 9 juillet 2026, 22h47. Yassine Bounou ramasse le ballon au fond de ses filets pour la deuxième fois de la soirée. Le gardien marocain ne dit rien. Il regarde le tableau d’affichage — France 2, Maroc 0 — et serre les mâchoires. Quelques mètres plus loin, Achraf Hakimi, les mains sur les genoux, fixe la pelouse du Gillette Stadium. Le quart de finale vient de s’échapper. Mais ce qui frappe, dans le silence qui suit le coup de sifflet final, c’est qu’il ne ressemble pas à une fin. Plutôt à une confirmation.
Le Maroc quitte la Coupe du Monde 2026 aux portes des demi-finales, comme en 2022. Pas de progression dans le tableau final, donc. Et pourtant, jamais une équipe africaine n’avait enchaîné deux quarts de finale consécutifs dans l’histoire de la compétition. À l’heure où le rideau tombe sur le tournoi nord-américain — la finale Argentine-Espagne se joue demain, 19 juillet, à New York — les Lions de l’Atlas peuvent regarder leur parcours droit dans les yeux : trois victoires, deux nuls, une seule défaite. Dix buts marqués. Six encaissés. Et une certitude gravée dans le marbre du football mondial : le Maroc n’est plus une surprise, c’est une puissance.
Le fait : un parcours maîtrisé de bout en bout
Tout commence le 13 juin au Lincoln Financial Field de Philadelphie. Le Maroc entre dans sa Coupe du Monde face au Brésil, cinq fois champion du monde. Le score final — 1-1 — ne dit pas tout du match. Ismaël Saibari ouvre le score d’une frappe croisée qui glace les 67 000 spectateurs. Le Brésil égalise en seconde période, mais les Lions ne rompent pas. « On a regardé le Brésil dans les yeux », dira plus tard le sélectionneur Mohamed Ouahbi, l’homme qui a remplacé Walid Regragui en mars 2026, trois mois avant le tournoi.
Le 19 juin, contre l’Écosse à Kansas City, Saibari remet ça. Un but, une victoire 1-0, une défense hermétique. Le Maroc est déjà en bonne posture. Et le 24 juin à Miami, face à Haïti, c’est l’explosion : 4-2, avec des buts de Hakimi, Saibari, Soufiane Rahimi et un certain Yassine — El Alami, le jeune attaquant du Wydad. Sept points, deuxième du groupe C derrière le Brésil. Qualifié pour les seizièmes de finale.
Le 29 juin, à Dallas, les Pays-Bas attendent. Match fermé, tendu. Score : 1-1 après prolongation. C’est Sofiane Diop qui égalise pour le Maroc. La séance de tirs au but est un supplice que les Marocains transforment en délivrance : 3-2. Bounou sort un arrêt décisif. Le banc explose.
Le 4 juillet, Houston. Le Canada, pays co-organisateur, est balayé 3-0. Un doublé d’Azzedine Ounahi — dont un geste technique de pure classe sur le premier but, salué par la FIFA comme le « moment de la journée » — et un but de Rahimi scellent la qualification. Les Lions sont en quarts. Pour la deuxième fois consécutive.
Et puis vient ce 9 juillet, Foxborough. La France, championne du monde 2018, finaliste 2022. Les Bleus sont plus forts, plus précis, plus cliniques. 2-0. Le Maroc s’arrête là. Sans honte. Sans regret.
La lecture : continuité, pas rupture
Il faut remonter le film. Décembre 2022, Doha. Le Maroc de Walid Regragui vient de battre l’Espagne aux tirs au but, puis le Portugal de Cristiano Ronaldo en quart de finale. Il devient la première équipe africaine — et arabe — à atteindre les demi-finales d’une Coupe du Monde. La France l’arrête (2-0), puis la Croatie le prive du bronze (2-1). Quatrième place mondiale. Monumental.
Quatre ans plus tard, le contexte a changé. Regragui, l’architecte de l’exploit de 2022, a quitté son poste le 5 mars 2026, officiellement sur décision de la Fédération Royale Marocaine de Football. Mohamed Ouahbi, ancien sélectionneur des U20 et U23, champion du monde U20, prend les rênes. Le doute s’installe : le Maroc peut-il survivre à la perte de son guide spirituel ?
La réponse est oui. Et elle tient en un nom : Achraf Hakimi. Le capitaine, 27 ans, a franchi la barre des 100 sélections pendant le tournoi. À chaque match, il a été le poumon, la rampe de lancement, le leader émotionnel. Défensivement intraitable, offensivement tranchant. Face au Brésil, aux Pays-Bas, au Canada, il a porté cette équipe sur ses épaules comme jamais.
Ounahi, lui, incarne l’autre versant de ce Maroc nouvelle génération. Écarté à Marseille, relancé à Gérone, il a été le joueur le plus régulier du tournoi, capable de casser les lignes et d’être décisif — ses deux buts contre le Canada resteront dans la mémoire collective. Et derrière, Bounou, les gants toujours aussi sûrs, a rappelé pourquoi il reste l’un des trois meilleurs gardiens du continent.
La perspective : l’Afrique tient son étendard
Le constat dépasse le seul Maroc. Pour la première fois, dix sélections africaines étaient qualifiées pour une Coupe du Monde — un record, fruit du passage à 48 équipes. Neuf d’entre elles ont franchi la phase de groupes et atteint les seizièmes de finale. Mais une seule est allée jusqu’en quarts. Une seule a regardé les grandes nations droit dans les yeux sans jamais baisser la tête.
Ce n’est pas un hasard si cette équipe est le Maroc. Depuis 2022, le royaume chérifien a installé une culture de la performance qui dépasse le terrain : académies, infrastructures, stabilité fédérale, diaspora intégrée. Le modèle marocain est aujourd’hui la référence continentale — bien plus que le Cameroun de 1990, le Sénégal de 2002 ou le Ghana de 2010 ne l’ont été en leur temps.
Alors oui, la France a encore dit non. Comme en 2022. Comme un plafond de verre que les Lions n’ont pas encore brisé. Mais la question n’est plus de savoir si une équipe africaine gagnera un jour la Coupe du Monde. Elle est de savoir quand le Maroc le fera. Et si 2022 était un frisson, 2026 est une certitude : l’Afrique a trouvé son étendard.
Et pendant que la planète football tourne déjà les yeux vers la finale de demain, Hakimi, Ounahi, Bounou et les autres sont déjà en train de penser à 2030. Une Coupe du Monde qui sera, pour la première fois de l’histoire, co-organisée par le Maroc, aux côtés de l’Espagne et du Portugal. Comme si l’histoire avait déjà écrit la prochaine page.
Sources : FIFA.com, CAF Online, ESPN, BBC Sport, The Guardian, L’Équipe, Wikipedia (Morocco at the FIFA World Cup), Royal Moroccan Football Federation (FRMF).
Par Mamadou Lamine Diallo — Dakar, 18 juillet 2026




