CDM 2026 — Algérie : le récit d’un continent en marche

Équipe nationale d'Algérie, stade Nelson Mandela, Baraki, Alger
Les Fennecs à l’entraînement au stade Nelson Mandela de Baraki, Alger. © FAF / AFP

Alger, 13 juillet 2026. Boulevard Zighoud-Youcef, un dimanche après-midi. La chaleur écrase la capitale mais les cafés restent pleins. Sur le comptoir d’un troquet de Bab El Oued, trois vieux messieurs déplient un calendrier de la Coupe du Monde. L’un porte un survêtement vert et blanc délavé — celui de 1982, probablement. Il pointe du doigt les dates des matchs de groupe avec cette même tension muette qu’on lisait sur les visages à Djelfa, à Oran, à Constantine il y a quarante-quatre ans. L’Algérie retourne au bal mondial. Cette fois, elle n’y va pas pour participer.

La traversée du désert

Il faut mesurer le chemin parcouru. En janvier 2024, l’Algérie sort d’une CAN ivoirienne cataclysmique : élimination au premier tour, zéro victoire, une défense percée de toutes parts. Djamel Belmadi, l’architecte du sacre de 2019, quitte le navire par une porte dérobée, le visage défait. Le football algérien traverse alors ce que la presse locale appelle « les années de cendre » — une expression qui dit tout de la désillusion nationale.

Vladimir Petković arrive au printemps 2024. Le technicien bosnien, ancien sélectionneur de la Suisse, impose un discours sans fioritures. « Je ne suis pas venu pour faire des discours, je suis venu pour qualifier ce pays. » Sa première décision tranche : il écarte plusieurs cadres historiques et installe une ossature nouvelle, bâtie autour de joueurs formés en France mais viscéralement attachés au maillot vert.

Les éliminatoires CAF confirment l’intuition. L’Algérie termine en tête de son groupe avec autorité, devant la Guinée et le Mozambique. Six victoires, deux nuls, aucune défaite : les chiffres racontent une équipe qui a appris à ne plus se perdre en route. La qualification est validée en septembre 2025, devant un stade Nelson Mandela en fusion. Ce soir-là, Alger ne dort pas.

Génération passerelle

Cette équipe algérienne porte en elle les contradictions fécondes d’une sélection en pleine mue. À 35 ans, Riyad Mahrez reste le phare — moins explosif qu’à Leicester mais plus cérébral, capable d’un geste qui renverse un match en une fraction de seconde. Autour de lui, une armada franco-algérienne incandescente.

Amine Gouiri, 26 ans, sort d’une saison à 22 buts toutes compétitions avec Rennes. Houssem Aouar, installé en sélection après des années d’hésitation, dicte le tempo au milieu. Rayan Cherki, 22 ans, apporte cette insouciance technique qui déséquilibre les blocs les plus compacts. Et puis il y a Ismaël Bennacer, poumon du milieu, dont la sortie sur blessure pendant la CAN 2024 avait coïncidé avec l’effondrement collectif — comme un symbole.

La défense, longtemps point faible structurel, repose désormais sur la paire Aït-Nouri — Mandi, complémentarité entre la projection moderne et l’expérience rugueuse. Anthony Mandi, 34 ans, vestige de 2014, incarne la continuité dans une sélection qui change de peau.

Cette génération n’est ni celle de Madjer et Belloumi (1982), ni celle de Brahimi et Feghouli (2014). Elle est une passerelle — entre deux ères, entre deux continents, entre la mémoire et l’ambition.

Les fantômes de 2014

Revenir en Coupe du Monde, pour l’Algérie, c’est nécessairement dialoguer avec 2014. Ce huitième de finale contre l’Allemagne, à Porto Alegre, reste une cicatrice à ciel ouvert. L’égalisation de Schürrle à la 92e minute, le but d’Özil à la 120e, cette frappe d’Islam Slimani qui frôle le poteau dans les dernières secondes… L’Algérie aurait dû gagner ce match. Vahid Halilhodžić, le coach de l’époque, le dit encore : « On était meilleurs. »

Douze ans plus tard, les noms ont changé mais l’ambition reste intacte. La différence tient peut-être dans la maturité collective. En 2014, l’Algérie découvrait la phase à élimination directe. En 2026, elle sait qu’elle peut viser le dernier carré. Le format à 48 équipes dilue la phase de groupes mais concentre l’exigence à partir des seizièmes : une seule contre-performance, et tout s’effondre.

Ce que l’Algérie dit du continent

La trajectoire algérienne raconte quelque chose de plus vaste que ses propres frontières. Dix sélections africaines qualifiées — un record historique. Dans ce contingent élargi, l’Algérie occupe une place singulière : ni outsider ni favori, mais ce troisième cercle des équipes capables de renverser n’importe qui un soir donné.

À l’échelle continentale, la présence algérienne confirme la bascule Nord-Ouest du football africain. Maroc, Algérie, Tunisie : trois sélections maghrébines au Mondial, trois philosophies distinctes, une même affirmation géopolitique silencieuse. L’Afrique du Nord pèse désormais autant que l’Afrique de l’Ouest dans les instances et sur les pelouses.

À l’échelle nationale, cette qualification est une respiration. L’Algérie de 2026 n’est pas celle de 2019 — le pays a changé, les attentes aussi. Le football reste ce miroir tendu où une nation se regarde sans complaisance. Les Fennecs portent sur leurs épaules plus qu’un espoir sportif : la promesse d’une fierté collective intacte, par-delà les fractures du quotidien.

Il faut aussi parler de l’ombre nigériane et camerounaise. Les absences retentissantes des Super Eagles et des Lions Indomptables — deux géants historiques — redistribuent les cartes africaines. Pour l’Algérie, cette configuration est une opportunité autant qu’une responsabilité : être, avec le Maroc et le Sénégal, le visage du football continental dans ce tournoi élargi.

Petković le sait. En conférence de presse après la qualification, il a glissé une phrase qui a fait le tour des rédactions algéroises : « Le monde nous regarde différemment quand on vient d’un pays qui a battu l’Allemagne. » Référence limpide à ce match amical de juin 2025 où les Verts ont dominé la Mannschaft 3-2 à Cologne — un résultat qui a confirmé que 2014 n’était pas un accident.

Bab El Oued, dimanche soir. Les trois messieurs du troquet replient le calendrier. Le plus âgé — celui au survêtement 1982 — allume une cigarette et lâche, songeur : « Cette fois, on ne rentre pas en huitièmes. Cette fois, on reste. » Le silence qui suit vaut tous les commentaires. L’Algérie est en Coupe du Monde. Le monde devrait s’en inquiéter.

Par Mamadou Lamine Diallo — Dakar, 13 juillet 2026


Sources : CAF Online (qualifications CDM 2026), Fédération Algérienne de Football (faf.dz), FIFA.com, Reuters (dépêches CAN 2024), L’Équipe (profils joueurs), RFI Afrique, Jeune Afrique, Transfermarkt (effectifs).

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