
CAN 2027 Pamoja : le pari historique du football est-africain
Article 3/3 — Par Kodjo Lawson
La CAF a officialisé : la Coupe d’Afrique des Nations 2027 sera co-organisée par le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda. Première fois dans l’histoire qu’une CAN est organisée par trois nations. Un pari audacieux, pionnier, qui pourrait redessiner la carte du football africain.
Une décision historique aux multiples enjeux
Le 22 mai 2026, à la 76e assemblée générale de la CAF, le choix était acté. Après les candidatures conjointes de 2023, la proposition Pamoja (« ensemble » en swahili) a été retenue. Les dates : du 19 juin au 17 juillet 2027. Huit stades répartis entre Nairobi, Dar es Salaam, Zanzibar, Kampala, et quatre villes secondaires.
Cette CAN à trois est un précédent. Elle s’inscrit dans la lignée du Mondial 2002 Corée-Japon, mais avec une complexité supplémentaire : trois pays, trois infrastructures, trois cultures footballistiques à harmoniser.
Les enjeux sont immenses. Pour l’Afrique de l’Est, c’est la reconnaissance d’un territoire longtemps négligé par les grandes compétitions continentales. Pour la CAF, c’est le pari d’une décentralisation réussie.
Les défis logistiques : un casse-tête sans précédent
Organiser une CAN sur trois pays impose des contraintes inédites :
- Les distances : Nairobi à Dar es Salaam = 1 250 km. Kampala à Zanzibar = traversée du lac Victoria + vol. Les équipes devront parfois parcourir plus de 2 000 km entre deux matches.
- Les visas et douanes : Malgré le protocole EAC (East African Community), les équipes, les staffs et les journalistes devront franchir des frontières à chaque déplacement. Un défi administratif majeur.
- Les infrastructures aéroportuaires : Les aéroports de Nairobi, Dar et Entebbe devront absorber un flux estimé à 180 000 spectateurs internationaux.
La comparaison avec le Mondial 2002 est instructive. La Corée et le Japon avaient des infrastructures de niveau mondial, des systèmes de transport intégrés, et une expérience des grands événements. L’Afrique de l’Est part de plus loin, mais avec une ambition proportionnelle.
Les stades et les investissements : le vrai test
Les trois pays ont promis 8 stades aux normes CAF :
Kenya (3 stades) : National Stadium de Nairobi (60 000 places, rénovation), Nyayo Stadium (30 000), et un nouveau stade à Mombasa (40 000, en construction).
Tanzanie (3 stades) : Benjamin Mkapa à Dar es Salaam (60 000), Amaan Stadium à Zanzibar (25 000, rénovation), et un nouveau stade à Arusha (35 000).
Ouganda (2 stades) : Mandela National Stadium à Kampala (45 000), et un nouveau stade à Gulu (30 000).
Le budget total annoncé : 850 millions de dollars, dont 60% financés par des prêts de la Banque africaine de développement et 40% par des partenaires privés. Un montant qui interroge sur la soutenabilité à long terme pour des pays où le football professionnel reste embryonnaire.
Le modèle 2002 revisité : ce que l’Afrique de l’Est peut apprendre
Le Mondial 2002 a laissé un héritage contrasté. La Corée du Sud a vu son football exploser : création de la K-League, explosion du nombre de licences, et une place durable parmi les nations émergentes. Le Japon a consolidé son statut de puissance asiatique.
Les clés du succès coréen :
- Investissement massif dans les centres de formation (15 centres régionaux créés entre 2002 et 2010)
- Professionnalisation du championnat domestique
- Recrutement de coachs étrangers de haut niveau
- Stratégie de communication unifiée autour du « miracle coréen »
Pour l’Afrique de l’Est, les conditions sont différentes. Le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda n’ont pas de championnat professionnel structuré. Leurs meilleurs joueurs évoluent en Europe (moins de 20 dans les 5 grands championnats) ou en Asie. La CAN 2027 sera-t-elle un catalyseur ou un feu de paille ?
Les sélections de l’Afrique de l’Est : une réalité moins reluisante
Les statistiques FIFA de mai 2026 :
- Kenya : 105e mondial (record historique : 76e en 2004)
- Tanzanie : 118e (record : 98e en 2015)
- Ouganda : 89e (record : 62e en 2012)
Aucune des trois nations n’a jamais atteint les quarts de finale de la CAN. Leur meilleure performance collective : une présence en phase de groupes pour l’Ouganda (2017, 2019) et la Tanzanie (2019, 2023).
La CAN 2027 à domicile sera donc une première historique : ces trois sélections joueront leur plus grande compétition devant leur public. L’effet de « douzième homme » pourrait compenser le déficit de talent.
Les individualités à suivre
Kenya : Michael Olunga (30 ans, Kashiwa Reysol) reste le buteur emblématique (18 buts en 42 sélections). Le jeune Cliff Nyakeya (26 ans, FC Slovan Bratislava) émerge comme le nouveau leader technique.
Tanzanie : Simon Msuva (31 ans, Raja Casablanca) est le capitaine et le fer de lance. Mbwana Samatta (31 ans, Genk) apporte l’expérience de la Premier League et des premiers rôles en sélection.
Ouganda : Emmanuel Okwi (32 ans, Al Masry) reste la star. Faris Moyo (24 ans, Vipers SC) est la nouvelle génération, déjà courtisé par des clubs sud-africains et européens.
Conclusion : un pari à long terme
La CAN 2027 Pamoja est plus qu’une compétition : c’est un test grandeur nature pour le football est-africain. Si les trois nations parviennent à organiser un événement sans accroc, à attirer des investissements durables, et à créer un effet de « héritage » comparable à celui de 2002, alors l’Afrique de l’Est aura gagné sa place sur la carte du football mondial.
Si le tournoi laisse derrière lui des stades vides, des dettes, et des promesses non tenues, il risque de devenir le symbole des ambitions démesurées.
Le compte à rebours a commencé. 13 mois pour transformer trois nations en une machine de CAN. Le défi est immense. Mais l’histoire du football africain est faite de défis relevés.
Kenya, Tanzanie, Ouganda : le monde regardera. Et le football est-africain n’aura plus jamais d’excuse.
— Kodjo Lawson, correspondant BBC Africa / ESPN | Newsletter African Pitch Intelligence | Lomé · Dakar · Londres
Crédit photo : CAF / East African Football Federation




